La notion d’Asymétrie et la mutation du phénomène d’hostilité

Un travail de recherche préliminaire mené à l’Université de Nantes et soutenu en 2016 avait démontré à travers l’exemple du conflit ukrainien, que la figure du combattant était entrée en mutation (A). Cette mutation est un phénomène global. Il faut comprendre qu’elle est en ce sens à la fois multimodale et multifactorielle. Aussi sera t-il plus juste de parler de mutations, au pluriel. En effet, si ces dernières ont été démontrées, elles ne sont pas toutes issues d’un seul paradigme ou d’un seul ensemble de facteurs. Le principe de mutation comme détaillé dans la recherche universitaire susmentionnée est à comprendre au sens d’un pluriversum.

Ce pluriversum est attribué à la figure pléthorique de l’Ennemi et se retrouve incarné en pratique dans celle du combattant contemporain, figure désormais diffuse et variée. L’étude détaillée de cette multitude représente un enjeu particulier. En effet, pouvoir déterminer les logiques d’actions sur la base des modes opératoires permet de classifier et d’analyser les acteurs qui incarnent aujourd’hui le principe d’asymétrie au plus proche du réel. Naturellement l’évolution des dynamiques endogènes au principe d’asymétrie vont de paire avec l’évolution des logiques d’actions et des types mêmes de conflits. Entre 2014 et 2018 plusieurs recherches effectuées au sein de l’Université de Nantes, en histoire et en sciences-politiques ont démontrées que malgré les évolutions du domaine de la technique, certaines logiques d’actions subsistaient à travers les époques. Les travaux de monsieur Gerval, chercheur en histoire, ayant traité la diplomatie byzantine en temps de guerre et celui de monsieur Kologrecki, chercheur en sciences-politiques ayant traité du principe d’asymétrie contemporaine, démontrent l’usage similaire de logiques asymétriques pourtant séparées de plusieurs siècles. Si les mutations ne sont pas toutes le fait d’un même point d’origine, elles s’incarnent pourtant, hier comme aujourd’hui, au maximum par le principe de l’asymétrie. C’est donc cette notion qui doit être discutée et approfondie afin d’analyser au mieux les paradigmes relatifs aux évolutions du « phénomène d’hostilité ».

Brève introduction à la notion d’asymétrie

Concept « jargonneux » selon les propres mots de certains officiers de l’armée de terre, qui concèdent néanmoins que le concept va grandissant et devient désormais quasiment systémique. Passant ainsi d’un mode opératoire inhérent au theatrum belli à un type total et particulier de guerre qui, aujourd’hui, et selon les analyses de divers spécialistes, tend à dominer la scène des conflits internationaux. Souvent l’asymétrie ne représente pas une finalité concrète ou palpable mais un moyen d’accomplissement, une stratégie globale. Il s’agit donc d’un ensemble, d’un phénomène, entier, multimodal et concret qui vise avant tout à perpétuer un conflit plus qu’à l’emporter selon une ligne stratégique classique et définie.

L’asymétrie en tant que phénomène, peut s’incarner de différentes manières, à l’image d’un répertoire d’actions et d’outils, au sein duquel les acteurs de type asymétrique vont puiser ressources et processus pour accomplir leurs objectifs tactiques et stratégiques. Toute la complexité vient de cette apparente « diversité » des moyens d’actions.

Contrairement aux armées régulières qui emploient des moyens selon un protocole lui-même élaboré sur la base de retours d’expériences (RETEx), les acteurs de type asymétrique, eux, ont un recours plus large aux méthodes empiriques et instinctives. Cela s’explique par une multitude de facteurs (formation, équipement, adaptation, niveau de professionnalisme des unités…). C’est cette profondeur de champ et ces nombreuses intrications au sein de chacun de ses aspects qui rend la notion d’asymétrie presque aussi insaisissable que ses acteurs. Pour tenter de définir au mieux, et de manière synthétique le phénomène de l’asymétrie il est nécessaire de progresser sur deux phases d’approches distinctes.

• Premièrement, concernant ce que l’asymétrie n’est pas. Le phénomène d’asymétrie dans le cadre de la détermination de la typologie d’un conflit complète les notions de symétrie et de dissymétrie. C’est le colonel d’état-major Jacques Baud qui dans son ouvrage La guerre asymétrique ou la défaite du vainqueur établit la distinction simple entre symétrie, dissymétrie et asymétrie. A noter la distinction entre asymétrie et dissymétrie, la plus importante, qui permet d’éviter toute erreur d’analyse. Jacques Baud détermine la dissymétrie comme étant une notion purement relative à la « nature capacitaire » (1), alors que « l’asymétrie peut être assimilée à un concept stratégique, […] », voire même aujourd’hui à un concept politique autonome. Pourtant, comme le souligne Jacques Baud dans son ouvrage, mais aussi Roger Trinquier dans son livre La guerre moderne,(2) asymétrie et dissymétrie ne sont pas deux notions antagonistes, bien au contraire. Il est possible selon la typologie d’un conflit (symétrique ou asymétrique) de faire usage de méthodes (capacités) de type dissymétriques (3).

• Deuxièmement, et concernant ce qu’est l’asymétrie en principe(s). Très (trop) souvent, le phénomène de d’asymétrie est résumé par l’opposition du faible au fort, qui peut trouver un exemple d’incarnation dans l’imaginaire populaire par l’opposition politique palestinienne face à la colonisation poussée d’Israël sur son territoire depuis plus de cinquante ans. Cette première approche est certes intéressante et traduit bien la mise en conflit de deux entités publiques, l’une incarnant l’État, le fort, et l’autre la communauté «rebelle» ou «dissidente», le faible. Dans cette acception première, il est évident que le concept de l’opposition irrégulière va agir comme le principal paradigme opératoire de l’entité faible, par exemple : l’intifada palestinienne (4). Cependant si cette relégation de l’antagonisme entre « faible » et « fort » est principiellement vraie, elle est surtout essentiellement incomplète.

Le cœur du sujet réside donc sur le facteur, ou l’élément déclencheur qui fait qu’un conflit devient asymétrique. A ce titre Jacques Baud souligne que l’asymétrie n’est pas nécessairement et consciemment le fait de l’acteur du côté dit faible. Un conflit peut devenir un conflit de type asymétrique lorsque la réponse physique, ou la classification d’un conflit est inadaptée ou incohérente avec le conflit en cours (5). De plus, cet auteur introduit un acteur phare qui s’avère prédominant dans l’analyse, la réception, le traitement, et l’appréhension des conflits actuels : les médias. Ces derniers mettent en visibilité le conflit et font entrer les acteurs des deux côtés en publicité. Ce faisant, la communication devient une arme et un espace supplémentaire de l’hostilité au titre de la « guerre d’information ».

La publicité permet l’acquisition de légitimité grâce à ce nouvel espace de revendication. C’est ce que Carl Schmitt analyse sous les principes consubstantiels de « Reconnaissance » et du « Tiers intéressé »

En effet, tout comme dans la guerre civile italienne de 1859 ou dans le conflit intraétatique des États-Unis débuté en 1861, il est possible d’affirmer la reconnaissance par les puissances étatiques étrangères des acteurs belligérants « rebelles ». Cette reconnaissance est toujours un avantage stratégique pour les « dissidents » et est quasi-systématiquement considérée comme une forme d’ingérence par l’État dans lequel se déroule la guerre civile (6), ceci représentant un poids dans la balance des négociations. Ce facteur de reconnaissance est un des facteurs essentiels nécessairement présent dans la définition d’un rapport asymétrique. C’est donc le cumul de ces deux facteurs, celui de l’opposition stratégique de type asymétrique et celui de la reconnaissance de la cause du « faible » comme légitime ou partiellement légitime, qui semble permettre la détermination d’’un conflit de type asymétrique.

Cependant, comme le souligne Jacques Baud dans le même ouvrage, la mise en action et l’usage de principes asymétriques ne résultent pas que du fait des acteurs de type asymétrique (7). En effet et comme mentionné ci-dessus : affirmer que l’asymétrie est la relation du faible au fort dans le fait conflictuel est en principe vrai mais essentiellement incomplet. Les logiques internes relatives à la notion d’asymétrie tendent à démontrer que l’asymétrie s’exprime aussi, aujourd’hui, dans l’opposition d’un « fort » à un « fort » selon des méthodes relatives à l’objectif déterminé. Par exemple, certains États usent de logiques hautement asymétriques : irrégulières – voir illégales, et / ou illégitimes – pour traiter des objectifs politiques à longue distance (8).

Approche historique du principe

Selon l’approche historique, la notion d’asymétrie est plus difficile a déterminer strictement et se confond très souvent avec la guérilla, la « petite guerre ». Les quelques escarmouches et autres embuscades résultaient effectivement des modus operandi classiques des troupes légères, bien que le principe puisse être trompeur il ne faut pas le confondre ou l’assimiler avec celui de l’asymétrie (9)… Si des antagonismes politiques entre deux puissances publiques peuvent se régler par des moyens de type asymétriques, comme mentionnés ci-dessus, l’action tactique, qui signifie l’action sur le terrain, relève toujours au mieux de la dissymétrie et non pas de l’asymétrie. Le concept d’asymétrie ne prend de réel essor qu’au XIXe siècle, avec un ancrage historique premier dans les écrits de Clausewitz (10) tandis que le mot lui-même n’apparaît qu’au milieu du siècle dernier.

A l’époque de Clausewitz, l’asymétrie reste au stade initial de concept ou de notion assez floue. Le stratégiste emploie le terme de « guerre populaire » pour décrire ce principe mais il lui impose tout de suite une limite de taille : « Pour ne point donner la chasse aux fantômes, il faut concevoir la guerre du peuple avec la guerre que mène l’armée régulière, et les unir en un plan général » (11). Cette « guerre populaire » trouve un exemple très probant avant même la publication de l’œuvre de Clausewitz dans la guerre d’indépendance des États-Unis d’Amérique à la fin du XVIIIe siècle. Lors de cette guerre civile, la jonction de forces « partisanes » à celle de l’armée régulière fut le premier exemple occidental concret d’emploi de l’asymétrie dans son acception plénière. Ainsi et à titre d’exemple le 7 octobre 1777, Tim Murphy, un irlandais illettré, caché dans un arbre, tua à longue distance (environ 270 mètres), le général anglais Simon Fraser lors de la bataille de Saratoga sur ordre du général « rebelle » Benedict Arnold. Cet épisode permet d’affirmer la naissance d’un des types d’acteurs principaux de la guerre civile et de l’asymétrie : le partisan.

En outre, le choc que cette élimination produisit à l’époque (12) dans les carrés d’officiers et au sein des civils avertis est presque proportionnellement comparable au choc provoqué par un attentat terroriste à l’heure actuelle. Il s’agissait en effet d’une rupture totale et inédite au sein des lois et des coutumes de la guerre, marque de fabrique de l’asymétrie. Cet épisode incarne ce que Clausewitz conceptualise sur la mobilisation et l’usage des populations civiles armées contre l’envahisseur français. Ceci renvoie à une notion de conflictualité sous le paradigme relatif d’un affrontement entre « faible » et « fort » que Schmitt reprendra pour son analyse dans Théorie du Partisan (13).

Conclusion

Cette définition proposée est loin de conclure le sujet et il faudrait, pour en avoir un détail exhaustif, se pencher sur la lecture attentive du livre de Jacques Baud et établir les mises à jours logicielles nécessaires afin d’ancrer ledit principe dans sa pleine actualité. Il reste pourtant une affirmation possible à ce stade et qu’il convient de détailler. En effet il est possible d’affirmer que, à contrario des autres modes d’incarnation du phénomène d’hostilité, (c’est à dire ce que Carl Schmitt dénommait la « guerre-action »), la téléologie même du conflit asymétrique n’est plus la victoire sous quelque forme que ce soit, mais l’absence de défaite.

Il faudrait, pour bien faire, reprendre ici l’intégralité de la dialectique offensive/défensive élaborée par Mao Tsé-Toung en guise d’introduction au questionnement des espaces d’incarnation de l’asymétrie dans l’hostilité. Il faudrait, de plus, poursuivre sur la distinction entre les « espaces homogènes » et les « espaces hétérogènes » théorisés par Aron pour convenir que l’asymétrie s’incarne à la fois en leurs frontières et parfois en leurs cœurs. En effet, puisque l’objectif (schwerpunkt) de la ligne stratégique asymétrique n’est plus la victoire mais l’absence de défaite, tout est mis en œuvre pour que l’état conflictuel se perpétue : pugno ergo sum. Cet état d’hostilité ouverte et totale permet à la fois de maintenir une existence politique de l’acteur asymétrique et ce faisant lui laisse la chance supplémentaire d’être reconnu par un « tiers intéressé ». L’objectif est donc la survie du conflit. Pour ce faire, l’irrégulier lui-même a déporté son conflit au cœur même du phénomène politique en rompant d’office avec toute forme de cadre normatif.

Agir de manière offensive dans la « guerre-action » tout en ancrant son essence dans la « guerre-état », voilà la stratégie de résilience mise en place par le phénomène d’asymétrie. La disruption en qualité d’action logicielle mène donc logiquement à l’inanité des réactions systémiques. Le « faible » est devenu « fort » et le « fort » est devenu faible…

Références Bibliographiques

A – KOLOGRECKI Jael, Du soldat en uniforme au terroriste : mutation de la figure du combattant dans le cas du conflit ukrainien, Sous la direction de STORME Tristan, tapuscrit, Université de Nantes, 2016, 98 pages.

B – KOLOGRECKI Jael, Conflit intra-étatique, conflit asymétrique, étude phénoménologique de la Guerre Civile, sous la direction de STORME Tristan, tapuscrit, Université de Nantes, 2018, 91 pages.

1 – BAUD Jacques, La guerre asymétrique ou la défaite du vainqueur, Éditions du Rocher, Monaco 2003, 212 pages. Page 93 : sur la séparation des notions d’asymétrie de dissymétrie : « […] la dissymétrie est un concept opératif et opérationnel, […] qui ne résulte pas toujours d’une démarche stratégique ».

2 – TRINQUIER Roger, La guerre moderne, Éditions Economica, Paris 2017, 107 pages. Page 35 et suivantes : sur « La conduite de la guerre ».

3 – Ibidem. Page 94 : cf tableau reprenant la complémentarité des méthodes dissymétriques au sein de la typologie bipartite des conflits.

4 – DIR., CHALIAND Gérard et BLIN Arnaud, Histoire du terrorisme, de l’antiquité à Daech, Éditions Pluriel, Barcelone 2016, 835 pages. Page 396

5 – BAUD Jacques, op. cit, Page 95

6 – SCHMITT Carl, Le nomos de la Terre, Éditions Presses Universitaires de France, Millau 2016, 363 pages. Page 296

7 – BAUD Jacques, op. citae, Page 95

8 – Comme dans le cas de l’opération « Chammal » au levant contre l’État légal-légitime Syrien sous couvert d’une action anti-terroriste. https://www.defense.gouv.fr/operations/operations/irak-syrie/dossier-de-presentation-de-l-operation-chammal/operation-chammal. Consulté le 10/05/2018. A ce sujet il est aussi possible de se référer à l’ouvrage suivant : DAGRON Nicolas, MIHAESCU Haralambie, Le traité sur la guérilla de l’empereur Nicéphore Phocas, Éditions CNRS, Paris 2011, 372 Pages.

9 – ARON Raymond, Penser la guerre, Clausewitz, Tome 2 : L’âge planétaire, Éditions : Gallimard, Mesnil-sur-l’Estrée 2009, 365 pages. Page 212 : « tactiquement l’irrégulier ne combat pas autrement que le régulier des troupes légères. » : bien qu’intéressante pour le cas présent, cette affirmation est hautement critiquable pour son époque (1960-1980), si l’on se réfère aux modèles d’action des unités partisanes françaises, américaines, russes, islamiques, etc,.

10 – VON CLAUSEWITZ Carl, De la guerre, Éditions Perrin, Paris 2014, 427 pages. Page 305 : « Chapitre XXVI : Le peuple en armes ».

11 – Ibidem. Page 306.

12 – Il faut savoir que les lois de le guerre occidentales se refusaient alors à tuer consciemment tout officier. Ceci tient de ce que Schmitt analyse comme la guerre « réglée » dont le fondement se situe au Moyen-Âge, au cours duquel la mise à mort d’un chevalier lors d’une bataille était un fait rare et en dehors du jus bellum. On peut citer par exemple de cette transgression du « code » de la guerre l’épisode de la bataille des éperons d’or à Courtrai en 1302. Les chevaliers français furent mis à terre et tués par les locaux, ceux-ci ignorant totalement les règles et la Coutume.

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