Suite au Cercle d’Etudes (3/5) : Bainville, l’historien de génie…

« On n’a guère connu d’intelligence variée, souple, étendue comme celle de Jacques Bainville »1

Jacques Bainville

Venant de l’illustre écrivain Charles Maurras, ce compliment résume à lui seule toute la personnalité particulière de Jacques Bainville. Enfant de ce XIX°Siècle qu’il qualifiait lui-même de « vieil utopiste », Bainville marquera le début du XX°Siècle de son sceau, de cette intelligence vive et pluridisciplinaire qui caractérise les génies. Ignoré par les jeunes générations françaises, cloué au pilori par une bienpensance qu’il exécrait de son vivant, il convient donc de rendre aujourd’hui un vibrant hommage à celui qui, comme disait François Mauriac, « avait fait de la conjecture une science exacte »…

Jacques Bainville naquit le 9 février 1879 près de Paris, dans cette ville de Vincennes qui portera, de son vivant, une rue à son nom. Il passa quelques années de sa jeunesse en Allemagne et découvrit Berlin sous l’empire de Guillaume II, et conserva ce sentiment particulier qui le marqua jusqu’à sa mort. Germanophile, germanophone et ashquatrien brillant, il consacra d’ailleurs son premier ouvrage à Louis II de Bavière en 1900, tout juste âgé de 21 ans.

C’est cette même année qu’il rencontre le provençal Charles Maurras au Café de Flore, café resté célèbre pour avoir vu à son premier étage la naissance de la Revue d’Action Française en 1899 : « Maurras le séduit autant par la qualité de sa critique littéraire que par la cohérence de sa doctrine, son empirisme et son absence de préjugé religieux. Convaincu de la supériorité du modèle politique allemand, Bainville est déjà gagné aux idées monarchistes. Il est l’un des premiers à répondre dans la Gazette de France à l’Enquête sur la monarchie. Avec Maurras, il collabore à la revue traditionaliste Minerva, fondée en 1902 par René-Marc Ferry, et enseigne les relations internationales à l’Institut d’Action française, tout en assurant nombre de chroniques dans le journal du mouvement : vie parlementaire, diplomatie, économie, bourse et même vie théâtrale, rien n’échappe à sa plume »2

Consacrant sa vie au journalisme, il écrivit dans de nombreux journaux célèbres : La Gazette de France, La Liberté, Le Petit Parisien, La Nation Belge, en sus bien sûr de sa chronique Politique Etrangère dans l’Action Française. Rédigeant deux éditoriaux quotidiens (l’Action Française et La Liberté), il rédige également près de 6 articles hebdomadaires.3 Et bien sûr, en parallèle, Bainville n’en n’oubliait sa passion dévorante pour cette matière qu’il aimait tant : l’Histoire. De 1907 à 1920, il publia pas moins de 9 ouvrages historiques dont 3 renommés : Bismarck et la France (1907), Histoire de deux peuples : la France et l’Empire allemand (1915) et surtout Les Conséquences Politiques de la Paix en 1920.

Dans ce dernier ouvrage, étudiant avec minutie le Traité de Versailles et en prenant comme axiome l’expérience historique, il détailla avec une étonnante précision les dramatiques évènements qui allaient mener à la Seconde Guerre, de l’annexion de l’Autriche par le Reich à la crise des Sudètes avec la Tchécoslovaquie en passant par le pacte germano-russe contre la Pologne. Cet axiome historique, il le détaillera en 1935 dans son ouvrage Les Dictateurs :

« Nous croyons toujours que tout est nouveau alors que nous refaisons les expériences que les hommes des autres siècles ont faites et nous repassons par les mêmes chemins qu’eux. »4

Il est d’ailleurs fort intéressant de voir l’étrange postérité de cet ouvrage de Bainville : longtemps ignoré par les dirigeants républicains, sa réédition de 1995 lui donne un second souffle et certains historiens actuels n’ont pas tari d’éloges dessus. Edouard Husson (Vice Chancelier des Universités de Paris) le qualifia même de « chef d’œuvre de l’analyse géopolitique »5.

Jacques Bainville, l'historien royaliste

 

Cette même année 1920, il fonde avec Henri Massis la Revue Universelle, dans le but de « Rassembler tout ce qui, dans le monde, prend parti contre la destruction, fortifier et étendre les relations entre les groupes dévoués à la cause de l’esprit ». Il lui donna ses lettres de noblesse, élevant cette revue au rang de référence intellectuelle de l’époque grâce à la qualité de ses contributeurs : Maurras, Jacques Maritain, Thierry Maulnier, Maurice Vaussard notamment.

Pendant la décennie qui suivit, Jacques Bainville ne cessa d’écrire. Ouvrages historiques nombreux, articles et écrits quasi-quotidiens : Bainville, travailleur consciencieux et courageux, ne cesse de rédiger et de poser sur le papier ses analyses et réflexions. Un de ses amis, rapporte Maurras, disait :

« Donnez-lui un journal, il l’écrira en entier, il en fera tout seul tous les articles, chaque matin, de bout en bout : la Politique intérieure, la Politique extérieure, les Chambres, la Bourse, le Marché, la Mode, le Théâtre, les Mots Croisés, sans oublier la Chronique locale et les Nouvelles à la main… »6

Jacques Bainville

Entre la publication de ses fameux contes moraux tels que Jaco et Lori (1927) ou Filiations (1923), entre ses écrits historiques tels que le Dix Huit Brumaire (1925) ou le fameux Histoire de France (1924), Jacques Bainville publiera près de 19 ouvrages en 10 ans. L’Histoire de France, et son pendant la Petite Histoire de France publiée en 1928, forment l’équivalent historique des Conséquences Politiques de la Paix : complet, clair et très détaillé, il analyse avec une grande acuité les évènements historiques de l’Histoire française et abat un grand nombre de préjugés. Jean Marc Varaut, Avocat à la Cour et membre de l’Institut de France, écrira même au début des années 2000: « Je dois à l’Histoire de France de Jacques Bainville l’amour presque minéral de la France. »7

Mais pendant toutes ces années, Bainville craindra du plus profond de son être d’avoir eu raison dans ses Conséquences Politiques de la Paix. Suivant avec attention les évènements allemands, il ne put voir qu’avec effroi l’avènement d’Adolf Hitler en 1933 et la confirmation de ses pires craintes. Utopiste pendant l’année 1933 (ce qui ne l’empêcha pas de publier son œuvre Histoire des peuples continuée jusqu’à Hitler), il espérait toujours une chimérique résurrection des Hohenzollern de Guillaume II qu’Hindenburg se serait empressé de remettre en place. Evidemment, il n’en fut rien…

Bainville fut dès le début un adversaire acharné du nazisme : dénonçant les premiers camps de la mort, il fustigea dès 1933 la folie meurtrière qu’il avait pu discerner dans Mein Kampf et adopte le point de vue de totalitarisme, celui-là même qui sera développé par Hannah Arendt quelques temps plus tard.

Si Bainville est souvent présenté comme pessimiste, l’on aisément atténuer ce trait de caractère en rappelant l’ingratitude du rôle de Cassandre politique, ce rôle même qu’il jouera malgré lui pendant 19 ans.8 Comme il l’écrit lui-même : « Il n’est pas toujours agréable d’avoir raison, soupirait ce Cassandre désabusé. Il est cruel, en particulier, d’avoir raison contre son pays. »9

Bainville s’éteindra d’un cancer qu’il savait incurable le 9 février 1936, quelques mois après avoir été reçu au 34°Fauteuil de l’Académie Française (25 mars 1935), prenant ainsi la place de Poincaré auprès des Immortels. Et Charles Maurras, son ami de plus de 35 ans, rendra cet hommage en quelques lignes :

« Etant comme Voltaire, attentif à tout ce qui se faisait ou se pensait de son temps, Bainville n’en oubliait rien, il savait apposer partout la vive signature de son esprit, avec une égalité de force et de lumière à laquelle le démon de Voltaire, dans une vie, hélas ! plus longue, n’a sans doute jamais atteint. »10

Pourtant, Bainville ne connu pas la postérité qu’il méritait amplement. Exécré pour ses positions politiques, haï pour la justesse de ses pensées et de ses prévisions, il a été complètement et injustement écarté de la pensée politique française, comme l’écrivait ici Jean Dutourd, de l’Académie Française :

« Jacques Bainville n’est pas seulement un historien de premier ordre, c’est aussi un écrivain considérable et l’un des plus grands esprits qu’il y ait eu en France pendant la première moitié du XXe siècle. La raison pour laquelle il est négligé aujourd’hui est strictement politique. Son sens de la réalité, son goût de la vérité historique, ses dons prophétiques font absolument horreur aux intellectuels français, européens et mondialistes. Bainville souffre du même ostracisme que Rivarol, par exemple, qui est depuis deux cents ans victime d’un complot républicain de silence. Ni Rivarol ni Bainville ne sont des écrivains pour époque bête. »

1 Charles Maurras, Entre Bainville et Baudelaire

2 Agnès CalluLettres à Charles Maurras: amitiés politiques, lettres autographes : 1898-1952, Presses Univ. Septentrion, 2008, 256 pages, p. 29

3 Jean Sévillia, Bainville, cet historien fut un prophète, Le Figaro, 25/11/2000

4 Jacques Bainville, les Dictateurs, 1935

5 Edouard Husson, J.Bainville et JM Keynes, deux analyses du Traité de Versailles

6 Charles Maurras, Entre Bainville et Baudelaire

7 Jean Sévillia, Bainville, cet historien fut un prophète, le Figaro, 25/11/2000

8 Christophe Dickès, l’Action Française 2000, Printemps 1999

9 Jean Sévillia, Bainville, cet historien fut un prophète, Le Figaro, 25/11/2000

10 Charles Maurras, Entre Bainville et Baudelaire

Cercle d’étude de rentrée de l’Action Française à Nantes

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C’est avec l’enthousiasme de ceux qui veulent découvrir et apprendre, qu’une vingtaine de jeunes étaient réunis samedi dernier pour ce premier cercle d’étude d’AF qui ouvrait la saison des activités royalistes sur Nantes.

Alors que certains d’entre nous avaient transpiré dans un cours de canne de défense le matin même (mise en jambe bien dans la tradition des camelots du roi, n’est-il pas ?), l’après-midi fut consacré à l’histoire de l’Action Française, de sa genèse à 1945.

Sous la brillante et enthousiasmante direction d’Augustin, notre camarade venu des landes chouannes du Morbihan, nos lycéens, étudiants et jeunes travailleurs purent découvrir la naissance, l’explosion et l’aura de notre mouvement au sein de la sphère politique et intellectuelle française.

Furent ainsi présentées à notre jeune auditoire :

  • les grandes figures qui bâtirent cette école de pensée qui aujourd’hui encore, attire encore ceux qui désespèrent de la situation politique et morale de notre pays : Maurras, Daudet, Bainville et tant d’autres,
  • Comment un cercle républicain, sous la puissance de la pensée de Maurras, s’est converti au royalisme et à la monarchie, seul régime capable de sauvegarder l’héritage et de redonner à la France sa place dans le concert des nations.
  • Comment de jeunes gens issus de tous les milieux, ouvriers et bourgeois, catholiques et agnostiques, mais tous animés par l’amour de la patrie, s’engagèrent dans les rangs des camelots du roi pour diffuser l’idée du roi auprès des français.
  • Enfin, comment la gueuse et ses complices œuvrèrent pour saboter la montée en puissance de notre mouvement (assassinats, rôle du Sillon…)

La seconde partie de l’histoire de l’AF sera traitée le mois prochain, 26 octobre. Nous convions d’ores et déjà tous nos amis nantais à nous rejoindre pour ce prochain cercle. Nous mettrons sur nos différents sites et blogs, le programme des autres cercles d’étude mensuels de l’année 2013-2014.

L’AF à Nantes par ces nouvelles recrues, montre ainsi la permanence de sa force intellectuelle et son éternelle attirance auprès de la jeunesse. Plus que jamais, le retour du roi est la condition de la vraie renaissance française. Nos jeunes militants nantais auront ainsi matière pour diffuser les idées royalistes, démontrer la nocivité du régime actuel et porter la contradiction auprès d’adversaires qui tenteraient de discréditer nos idées par des mensonges, par simplification, voire par de criminels anachronismes.

Royalisons la France !

Vive le roi !

Amaury de Perros (via Soudarded)

Délégué CRAF Loire-Atlantique
Vice-Président URBVM

Suite au Cercle d’Etudes (2/5) : Henri Vaugeois, l’illuste méconnu

Henri VaugeoisSi le véritable artisan de la pensée royaliste d’Action Française fut Charles Maurras, Henri Vaugeois fut sans nul doute l’un de ses plus grands chantres, exaltant tour à tour les valeurs françaises et royalistes pour en démontrer l’extrême pertinence au début du XX°Siècle. Comme l’écrira d’ailleurs Maurras : « Ce que vous voyez de tout ce mouvement d’idées florissant de part et d’autre dans l’AF, ce redressement des esprits, cette réforme des doctrines, la renaissance d’un patriotisme ardemment et méthodiquement raisonné, il faut y saluer d’abord avant tout l’œuvre de Vaugeois. Il a eu des collaborateurs, des compagnons d’armes. L’initiateur ce fut lui. »

Pourtant, rien ne prédestinait cet humble professeur de philosophie à s’élever ainsi pour défendre la cause royaliste. Né en 1864 et descendant d’un révolutionnaire régicide, il commença tout naturellement la politique en s’engageant au sein de l’Union pour l’Action Morale, parti de centre-gauche réunissant quelques dizaines d’intellectuels dont Maurice Pujo.

Mais quand arrive l’affaire Dreyfus, le ralliement à la cause dreyfusarde de l’Union pour l’Action Morale provoquera le départ de Vaugeois et Pujo, ceux-ci s’en allant fonder dans la foulée le premier Comité d’Action Française le 8 avril 1898. Dans un premier temps républicain et nationaliste, le Comité d’Action Française deviendra progressivement royaliste sous l’impulsion du provençal Charles Maurras.

Vaugeois, directeur de la Revue d’Action Française depuis sa création en 1899, deviendra rapidement l’acteur incontournable de la lutte royaliste en France : premier président de la Ligue d’action Française en 1905, artisan de l’adhésion de Léon Daudet à l’AF la même année, il n’aura de cesse de combattre cette république nihiliste, démontrant dès qu’il en a l’occasion ses intrinsèques dangers. Comme il le dira : « Par tout le territoire, nous voulons créer un mouvement d’opinion qui soit assez intense pour susciter, le jour venu, des hommes de coups de main. » « Les remèdes devront être héroïques »…

Dans la lignée philosophique du mouvement monarchiste, il dénonça le criticisme de Kant et le gain de popularité de la pensée allemande en France au début du XX° siècle. À ce courant il oppose une morale chrétienne et traditionaliste.

«  Qui n’a pas connu Henri Vaugeois n’a pas connu l’apôtre politique en fusion. Il n’avait qu’un objet : le retour du roi, que deux passions : le duc d’Orléans et Maurras. » Léon Daudet.

Sa perte fut terrible pour le Mouvement d’Action Française, comme le témoignera Maurras dans son hommage du 12 Avril 1916 :

La nuit de lundi à mardi aura été terrible pour l’Action française. Elle nous a décapités. Notre directeur politique, notre fondateur Henri Vaugeois nous est enlevé, d’une embolie au cœur.

Il faudrait ici l’impossible. Il faudrait parler de la mort comme si elle n’était pas. Il faudrait que l’accablement de la douleur laissât intactes les libertés et les forces de l’admiration.

Jamais homme par la spontanéité de la vibration, l’éclat instantané de la pensée et du langage, ne nous est apparu plus affranchi des conditions habituelles de l’homme, plus identique à l’esprit pur. Cependant, lui aussi, sans avoir pu mourir à la guerre, comme il l’eût voulu, c’est à cette guerre, à son coup matériel, qu’il succombe.

Suite du Cercle d’Etudes (1/5) : A la découverte de Charles Maurras…

Jamais auteur politique n’aura été autant source de polémiques, de calomnies ou de mensonges que Charles Maurras. Actuellement cloué au pilori par les trop nombreux  « intellectuels » autoproclamés du régime républicain, la réalité est comme à son habitude loin des préjugés et des idées préconçues qui perlent aujourd’hui nos livres d’Histoire.

Charles-Marie-Photius Maurras naquit le 20 avril 1868 à Martigues, dans cette Provence qui allait bercer ses jours et ses nuits, ses rêves et ses poèmes. Issu d’une vieille famille provençale, Charles Maurras dut dès sa prime enfance faire face à un grave problème d’audition qu’il conserva toute sa vie, terminant cette dernière proche de la totale surdité. Ayant perdu son père en 1876, il fit ses études au collège catholique d’Aix en Provence, découvrant jour après jour la beauté de cette belle région provençale que dépeignait avec talent les sept poètes du Félibrige, Mistral et Roumanille en tête.

Ayant obtenu son baccalauréat en 1885 [On pourra d’ailleurs découvrir une partie de sa copie ici], il se rendit à Paris dans le but de se lancer dans la brillante carrière littéraire qui semblait se dessiner pendant ses quelques années scolaires. Cette même année, tout juste âgé de 17 ans, il publia donc son premier article dans les Annales de la philosophie chrétienne. Et ces années parisiennes, si elles furent sans nul doute scolaires et assidues, n’en furent pas moins l’occasion pour le jeune Maurras de découvrir la richesse intellectuelle française, notamment par son amitié avec le grand écrivain Anatole France (ce qui renforça indubitablement son agnosticisme) et par la découverte de la pensée positiviste initiée par Auguste Comte et Hippolyte Taine.

Mais l’éloignement de sa terre natale n’ébranla pas son amour immodéré pour la Provence, loin de là. Ces années parisiennes furent également pour Maurras l’occasion de côtoyer des grands noms de la Provence, et il se lia d’amitié avec celui qui lui donnera ses bases en Politique Internationale et en Régionalisme, Frédéric Amouretti. Avec son aide, Charles Maurras rédigera même l’un des plus grands actes du Félibrige, la fameuse Déclaration des jeunes félibres  du 22 février 1892, tout juste âgé de 23 ans.

Les années 1895-1896 se révélèrent être les années charnières pour Charles Maurras. Ecrivant maintenant dans de nombreux journaux tels que la Cocarde de Maurice Barrès ou la Gazette de France, il couvrit pour cette dernière les Jeux Olympiques  de 1896 et rentra véritablement changé de ce voyage. Face au romantisme et au germanisme de cette fin du XIX°Siècle, Maurras devint l’un des plus grands chantres du classicisme et de la défense de la civilisation gréco-latine.

Ces années virent surtout éclater l’Affaire Dreyfus, celle-là même qui divisa pendant des années les français. Maurras, tout comme grand nombre d’intellectuels (Barrès, Brunetière, etc…)  de cette époque, prend le parti antidreyfusard  non pas comme on a pu le prétendre contre la religion de Dreyfus mais pour l’honneur de l’Armée. Car la plupart des antidreyfusards ne s’opposent pas à Dreyfus en lui-même, mais bien à la révision de son Procès qui mettrait l’Armée en véritable porte-à-faux ce qui, en ces temps troublés (le président Carnot vient d’être assassiné et les « lois scélérates » promulguées), revenait à mettre en danger la Patrie.

Défendant sans cesse l’idée de Décentralisation (ouvrage de 1898), centrale pour toute saine politique nationale, Maurras en vint tout simplement à considérer l’idée royaliste comme la plus pertinente. C’est ce qui fit d’ailleurs la grande force de Maurras : il ne naquit pas royaliste, il ne le devint pas par tradition mais par intelligence et culture. C’est l’intelligence et l’étude politique qui poussa Maurras au Royalisme, gageure de la pertinence politique de l’idée royaliste. [On développera le Royalisme Maurrassien ici].

                C’est d’ailleurs pendant l’Affaire Dreyfus que fut créé l’Action Française par deux républicains, Maurice Pujo et Henri Vaugeois, où Maurras n’y entra que comme collaborateur. Le début de la publication de l’Enquête sur la Monarchie de Charles Maurras dans la Gazette de France, en 1900, allait complètement changer la donne politique. Cette inexpugnable volonté Maurrassienne de réveil patriotique et monarchique était véritablement catalysée par l’incroyable instabilité politique de l’époque, jointe au traumatisme de la défaite de 1870.

Portrait de Charles Maurras

                Ramenant ainsi la plupart des cadres de l’Action Française à la cause monarchiste (Jules Lemaître, Henri Vaugeois, Maurice Pujo notamment), Maurras fit de l’Action Française le fer de lance du Royalisme en ce début du XX°Siècle, développant au fur et à mesure de ses ouvrages la pensée royaliste et martelant avec l’insistance du bon sens les principes qui devaient sauver la France. De ces ouvrages, la postérité retiendra notamment L’Idée de Décentralisation (1898), l’Enquête sur la Monarchie (1900 à 1909), la république et la question ouvrière (1908), Kiel and Tanger (1913), la Nation et le Roi (1928) et Comment je suis devenu royaliste (1930).

                Pendant la Grande Guerre, l’Action Française et Charles Maurras optèrent pour le « compromis nationaliste », stoppant momentanément toute propagande royaliste pour soutenir les armées françaises face à l’envahisseur allemand. Ce compromis qu’il résumait sous l’adage « défendre l’héritage en l’absence d’héritier » lui fut grandement reproché par les royalistes intransigeants, qui ne pouvaient accepter de compromis avec la république, fut-il temporaire.

                Pendant toutes ces années de l’entre-deux guerres, des années 1900 au début de la seconde guerre mondiale, Maurras n’aura de cesse de défendre l’idée royale et de développer l’influence de l’Action Française. Aidé de brillants intellectuels comme l’historien Jacques Bainville, Léon Daudet ou Jules Lemaître, il bâtit une véritable école de pensée : l’Action française devint rapidement quotidienne, les organisations militantes comme les Camelots du Roi se multiplièrent, une maison d’édition vit le jour et la création de nombreux cercles ne firent qu’asseoir un peu plus la puissance de la pensée royaliste en ce début du XX°Siècle. En 1934, l’Action Française compte pas moins de 60 000 adhérents, dont 7 000 parisiens…

                En 1925, de multiples attentats et attaques (7 morts en 6 mois) visent les royalistes, et les patriotes en général d’ailleurs. Maurras, conscient de la réalité du danger et de l’inertie des autorités, décide de frapper un grand coup en remplaçant son article quotidien du 9 Juin par deux lettres ouvertes, l’une au préfet de police et l’autre au Ministre de l’Intérieur, Abraham Schrameck. Cette lettre, souvent mal comprise, exprime clairement la pugnacité de celui que l’on appelle déjà « Le Maître de Martigues ».

                « […]  Il suffira d’essayer de nous désarmer et de nous livrer à vos bourreaux chinois. Vous subirez la peine à laquelle vous serez condamné. C’est sans haine et sans crainte que je donnerai l’ordre de verser votre sang de chien s’il vous arrive d’abuser de la force publique pour ouvrir les écluses du sang français sous les balles et les poignards de vos chers bandits de Moscou. »

                Et il suffit de se pencher objectivement sur l’Affaire Philippe Daudet ou l’assassinat de Marius Plateau pour comprendre les sacrifices concédés par les royalistes, les morts qu’ils ont dû enterrer en voyant leurs meurtriers libérés, comme Germaine Berton.

Charles Maurras et Léon Daudet au défilé à Sainte Jeanne d'Arc

 

                Peu de temps après, c’est à la Papauté que Maurras devra faire face. En effet, en 1926, le Cardinal Andrieu mettait en garde L’Action Française contre la place de Dieu dans leurs propos, que ce soit dans le quotidien comme dans les ouvrages. Pourquoi ? Tout simplement parce que Maurras, agnostique de son état, avait posé la religion catholique comme ciment de l’unité nationale, mais n’avait pas subordonné la politique à la religion, laissant le gouvernement de la France indépendant de la hiérarchie catholique. Dès lors, l’Eglise frappa un grand coup les royalistes de l’Action Française : interdiction des sacrements (1927), Mise à l’index des œuvres et du quotidien (1926), etc… C’est grâce à l’intervention d’un groupe d’évêques, aidés notamment par les carmélites de Lisieux, que sera réhabilité l’Action Française en 1939.

                Par ailleurs, avant même l’accession d’Hitler à la Chancellerie Allemande, les membres de l’Action Française furent les premiers à dénoncer les intrinsèques dangers du nazisme. Bainville en tête, les intellectuels maurassiens ne tarirent de critiques et de dénonciations, contrairement à l’image colportée par les pseudo-historiens actuels. Maurras, dès 1930, mettait en garde contre ce nazisme qui était « un des plus grands dangers pour la France », et il n’aura dès lors de militer pour un renforcement militaire de la France. Pour autant, Maurras et l’Action Française n’appelèrent jamais à la Guerre ouverte contre l’Allemagne, conscients de l’évidente défaite qu’allait subir la France si elle s’y aventurait.

                Lors de l’arrivée au pouvoir du Maréchal Pétain en 1940, Maurras eut cette expression de « Divine Surprise » que la postérité garda. Pêchant par anachronismes et ignorance historique, la plupart des commentateurs actuels oublient que l’arrivée du Maréchal Pétain au pouvoir a été vue pour la majorité des français comme un soulagement face à l’inaction du gouvernement Reynaud. Prônant l’obéissance inconditionnelle dans l’homme qui apparaissait aux yeux de tous comme le seul véritable sauveur de la Patrie, Maurras choisit donc de suivre le Régime du Maréchal Pétain mais, contrairement à ce qui a pu être écrit, a toujours dénoncé avec véhémence la collaboration avec l’Allemagne nazie. Il présentera donc rapidement Pierre Laval « comme un traître » et l’AF sera interdite en zone occupée puis soumise à la censure après l’invasion de la Zone Libre en 1942.

                Pétainiste par nécessité, Maurras ne fut jamais vraiment du proche du Maréchal. Lui-même le dira et protestera contre «  la fable intéressée qui fait de moi une espèce d’inspirateur ou d’Éminence grise du Maréchal. Sa doctrine est sa doctrine. Elle reste républicaine. La mienne est restée royaliste. Elles ont des contacts parce qu’elles tendent à réformer les mêmes situations vicieuses et à remédier aux mêmes faiblesses de l’État. (…) L’identité des problèmes ainsi posée rend compte de la parenté des solutions. L’épouvantable détresse des temps ne pouvait étouffer l’espérance que me donnait le remplacement du pouvoir civil impersonnel et irresponsable, par un pouvoir personnel, nominatif, unitaire et militaire. »

                Condamné pour « intelligence avec l’ennemi » à la libération après un procès sans réelle justice, Charles Maurras sera gracié pour raison de santé peu de temps avant sa mort en 1952. Son œuvre, immense par sa profondeur et son étendue, ne saurait se limiter au domaine politique : Poèsie (La Musique Intérieure, 1925), Littérature (les Amants de Venise, 1902) et Philosophie (L’Avenir de l’Intelligence, 1905) en sont véritablement parties intégrantes.

5 Août 1914 : Décès de Jules Lemaître

Jules François Elie Lemaître naquit le 27 avril 1853 en la belle ville de Vennecy dans le Loiret. Fils d’instituteur, Jules Lemaître passa les premières années de sa vie à Tavers, près de Beaugency. A 10 ans, ses parents décident de l’envoyer au petit séminaire d’Orléans, alors dirigé par le Père Dupanloup. Quelques années plus tard, il se retrouvera au petit séminaire de Notre Dame des Champs à Paris, peu de temps avant que la guerre n’éclate.

Sur  la guerre de 1870, Jules Lemaître, infirmier à Beaugency, écrira ces quelques vers :

On se battait non loin de mon hameau natal.
Et, pendant ce temps-là… (j’étais trop jeune alors
Pour marcher à mon rang dans la sanglante fête
Et pour revendiquer ma part de la défaite),
Sous le toit paternel, je rêvais tristement.

Peu  de temps après la guerre, en 1872, il entre à l’Ecole Normale Supérieure et obtiendra également l’agrégation en lettres en 1875. Il est nommé en 1875 au lycée du Havre où il enseignera la rhétorique. Il commence aussi à donner des conférences sur différents domaines tels que la musique ou Pascal.

Après cinq ans d’enseignements passés au Havre, Jules Lemaître est nommé en 1880 à l’Ecole Supérieure de lettres d’Alger où il ne restera que peu de temps. En 1884, ayant déménagé sur Paris, il y retrouve d’anciens camarades de Normale. Puis il obtient une tribune hebdomadaire dans la Revue bleue, où il inaugure sa série d’études et de portraits littéraires (qui seront regroupés dans les huit volumes des Contemporains; ensuite il écrira dans le Journal des Débats et dans le Temps, devenant rapidement le critique à la mode (neuf volumes d’Impressions de théâtre reprouperont les articles parus entre 1853 et 1914). Tous les salons le sollicitent. Il fréquente les cafés littéraires où il rencontre Anatole France, Barrès, Moréas…

Il devient alors l’amant de la « comtesse de Loynes », qui prendra dès lors sa carrière en main. C’est elle qui le poussa à l’Académie (où il entra en 1896, à 43 ans) et qui en fit un polémiste de droite et ainsi présider la Ligue de la Patrie Française. C’est elle aussi qui l’a poussé vers une carrière de dramaturge : sa première pièce, Révoltée (1889) est autobiographique ; puis viennent Le Député Leveau (1890), Le Mariage blanc (1891), Le Pardon (1895), La Bonne Hélène (1896), La Massière (1905), Le Mariage de Télémaque (1910)…

Il rejoint par la suite l’Action Française lors de l’année 1908 et, pendant quelques années, se fera le chantre privilégié de la pensée royaliste, notamment par ses incroyables discours en l’honneur du Roi.

Gourmand trop gâté par Mme de Loynes, Jules Lemaître fut peu à peu atteint d’artériosclérose. Cela le rendit même incapable de lire et, en été 1914, il dut aller se reposer à la campagne, à Tavers. Quelques semaines plus tard, il s’alitait, paralysé, presque aveugle. Il sentait la guerre menacer : «La guerre ! la guerre ! ah ! l’atroce chose, l’abominable chose ! Je l’ai vue en 1870. J’étais brancardier. Je soulevais des lambeaux de chair. Je n’ai pas encore chassé ces visions d’horreur, et voilà que je les reverrai encore ! Je ne veux pas être tranquille, si mon pays est en danger… Ah ! si seulement je pouvais donner ma vie pour la France ! Ce serait, du moins, une fin logique, car au fond, je n’ai vraiment aimé qu’elle.»

Il rendit son âme à Dieu le 5 Août 1914 à Tavers, où il est actuellement inhumé.

Jules Lemaître
Jules Lemaître