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Enfourcher le Tigre

Cette citation issue d’un discours d’Emmanuel Macron, Président de la République, tenu le 6 Mai, prêta à sourire et suscita quelques interrogations plus ou moins déplacées…

Pourtant, cette notion de « chevaucher le Tigre » n’est pas un élément de la novlangue libérale. Bien au contraire, il s’agit d’un principe confucéen décrit et introduit par l’auteur fasciste Julius Evola en 1961 dans l’ouvrage éponyme : « Chevaucher le Tigre », que le Président de la République a sciemment utilisé lors dudit discours pour décrire le mode de dépassement de la Crise en cours. Cette référence directe d’un Président libéral à une figure fasciste a par ailleurs déjà été soulevée et mise en exergue par pléthore de médias. Mais qu’est-ce que « Chevaucher le Tigre » concrètement ?

Le Tigre incarne ici le danger, la crise qui menace le système, représenté au sein de cette allégorie par « l’homme ». A défaut de posséder les moyens ou la force conséquente pour affronter la crise face à face, il revient à « l’homme » « d’enfourcher le Tigre » pour éviter d’être dévoré, c’est à dire : pour éviter au système de faillir. « Chevaucher le Tigre » est donc l’allégorie d’une possible conservation du système, non pas en affrontant la crise par un ensemble de solutions endogènes ou systémiques, mais en laissant la menace s’épuiser d’elle-même jusqu’à être assez faible pour l’achever. Néanmoins, il ne faut pas croire que l’homme et le Tigre puissent fusionner en une seule entité au cours de cette périlleuse aventure. Si tel était le cas, c’est l’homme qui, fatigué, serait achevé par la crise. Celui qui « chevauche le Tigre » accepte de ne plus dominer son topos, et reconnaît que le Tigre seul décide de la trajectoire et de la destination.

Ce faisant il devient compliqué, pour ne pas dire impossible, de déterminer le paradigme ou l’espace d’incarnation finale de la crise, surtout si cette dernière est renforcée par un ensemble de contraintes et de périls adjacents… « L’homme » consent donc à renoncer à ce contrôle préalable

pour se conserver et ainsi maintenir le système qu’il représente. Tel est le sens originel de « Chevaucher le Tigre » décrit par Evola, pour qui, « l’Homme » était l’homme de la Tradition et le Tigre le péril du système actuel…

Il ne faut pas croire pour autant que le renoncement volontaire du contrôle de la part de celui qui vient à chevaucher le Tigre pour se conserver est une marque de faiblesse. Au contraire, il s’agit de la figuration d’une des voies possibles de résolution d’un phénomène de Crise ou d’une menace. Il faut noter par ailleurs que ce principe politique est déjà mobilisé et mis en pratique par diverses structures ou entités publiques avec un certain succès…

La conservation du système devient donc possible sous réserve d’un acquittement logiciel, par un usage autre de ce dernier, c’est-à-dire par le recours à la disruption ou bien, de manière consubstantielle et comme le soulignait la formule de Max Weber : « par le recours à tous les moyens de la Puissance ». Ce faisant, cet état de fait permet d’introduire ici le concept de la totalité, incarné en Politique par la figure de l’État Total que Carl Schmitt déterminait comme un État « total au sens de la qualité et de l’énergie ». Ainsi, cette figure politique peut, grâce à la mobilisation de l’ensemble des moyens et de la Puissance, se conserver malgré la menace qu’il doit affronter.

Survient alors le piège des considérations manichéennes qui consisterai à questionner le « bien fondé » de ce recours, dans une analyse comparative des valeurs actuelles avec celles de cet État. Pour éviter cet écueil il faut rappeler que « éthique » et « politique » sont deux choses différentes. « La fin justifiant les moyens », selon la formule de Machiavel, parfois, seul le « dépassement » de la norme permet sa propre conservation. Ce faisant, celui qui désire se conserver en « enfourchant le tigre », renonce volontairement et temporairement à l’expression de son incarnation pour assurer le Bien Commun et ainsi perpétuer la norme…

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