Appel aux jeunes intellectuels

Paru dans l’Etudiant Français de Janvier 1921 :

Si j’avais un conseil à donner aux étudiants, du moins à ceux qui ne se sont pas spécialisés dans  les sciences, je leur dirais d’abord : « Dirigez vous vers l’histoire. C’est une étude qui n’est jamais perdue. »

L’histoire est le jugement du monde. Elle est aussi la clinique du monde. Que diriez-vous d’un médecin qui ne serait jamais allé à l’hôpital ? Eh bien, nous avons eu des hommes d’Etat qui conduisaient nos affaires dans les temps où l’Europe tout, entière était sens dessus dessous. Ils ignoraient les précédents. Ils ignoraient les origines et les causes lointaines des événements qu’ils avaient à diriger. Il ne faut pas être surpris que la guerre ait été aussi mal menée, au point de vue politique, et que la paix n’ait pas eu de meilleurs résultats. Ne croyez pas que je vous recommande d’entrer dans la vie politique. Mais, enfin, il faudra bien que dans l’élite intellectuelle du pays, il se trouve des hommes qui, un jour ou l’autre, seront ministres, ambassadeurs, etc..

Pour servir leur pays, il faudra qu’ils en connaissent le passé. L’expérience qu’on acquiert soi-même n’est que peu de chosequand elle n’est pas soutenue par cette expérience collective qu’on appelle l’histoire.

Bien entendu, il s’agit de l’histoire conçue à un point de vue de haute généralité humaine, et non de cette pauvre histoire documentaire, cette histoire-statistique qui a servi dans ces dernières années et qui ressemble à l’histoire véritable à peu près comme la poésie parnassienne ressemble à la poésie naturelle. Cette histoire sans intelligence et sans flamme a contribué à dégoûter les jeunes gens des études historiques. L’Histoire conçue à la Française est tout autre chose.

A la Revue Universelle, dont la direction m’a été confiée, je voudrais donner une place et une importance particulières à deux rubriques : celle des études historiques d’abord, que René de Marans met en oeuvre, aux études germaniques ensuite. Il y a là une oeuvre à accomplir, pour laquelle j’adresse un appel aux jeunes gens ; je leur garantis que c’est l’avenir pour ceux qui ont le goût des lettres et des idées.

Observer l’Allemagne, l’observer dans toutes les manifestations de sa vie politique, intellectuelle et morale. C’est un service public, pour les Français d’aujourd’hui. Dans les cervelles allemandes sous l’aiguillon de la défaite quelque chose de nouveau,  d’inconnu, et probablement de monstrueux, ne manquera pas de bouillonner. Ceux qui se seront penchés sur ce chaudron des sorcières de Faust n’en auront pas le regret. Ils auront rendu un service à la France. Ils se seront créé des titres a  la reconnaissance nationale. Ils en seront récompensés un jour.

La matière historique, la matière germanique : c’est là qu’on peut trouver, de notre temps, les plus puissants éléments d’intérêt.

Je voudrais faire de la Revue Universelle une pépinière d’historiens et de germanisants. Deux conditions seulement sont requises : avoir l’esprit national, écrire dans une bonne et honnête langue française. Cela dit, j’espère trouver parmi les jeunes gens des collaborateurs.

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