Assurances sociales et allocations

Assurances sociales et allocations

Le capitalisme a des défauts et des abus. Il a le mérite de stimuler les intelligences et les énergies. Qu’est-ce que le socialisme et tout ce qui en dérive ou s’en inspire? Un système qui consiste à regarder comme définitivement acquis les résultats obtenus par le capitalisme, un état d’esprit rentier qui engendre la stagnation. L’idéal de la « fortune acquise » est là.

Vues sous l’aspect de l’assistance et de la charité, au point de vue de la sécurité, qui est un des besoins les plus profonds et les moins satisfaits de l’homme, les assurances sociales sont une belle chose. Mais dans leurs conséquences psychologiques et dans leurs conséquences économiques!

Qu’en dit le docteur allemand qui les a vues appliquées : « Elles sont utiles pour un individu, funestes pour tout un peuple. On va bien vite arriver à une situation dans laquelle une petite partie seulement de la population allemande travaillera et produira mais où la plus grande partie sera composée de gens touchant des rentes. »

Voilà, en effet, le grand point. Il est tout à fait naturel que l’homme aspire à être rentier, c’est-à-dire à vivre, fût-ce médiocrement, sans rien faire. On a beaucoup reproché à la France, avant 1914, d’être un pays de rentiers et d’obligataires, c’est-à-dire d’inutiles. Encore étaient-ce des rentiers individuels qui avaient fait un effort, fût-ce celui d’épargner, pour vivre de leurs rentes et ne plus rien faire. Dans le système d’assurances généralisées l’effort individuel est réduit à très peu de chose et l’on peut parier qu’en France il sera réduit à rien. Le rentier devient un rentier social. Sozial Reniner. Le docteur Liek montre, dans des pages assez plaisantes, des Allemands qui se présentent avec ce titre, exactement comme les propriétaires et les rentiers bourgeois, autrement dit « sans profession ». C’est ce qu’on appelait jadis vivre noblement. A. la limite, il y a le droit pour tous de ne rien faire, ce que Paul Lafargue appelait le droit à la paresse, qui est aussi un droit de l’homme.

Mais voilà. Il s’agit, en définitive, de faire vivre tout le monde sur le fonds de tout le monde. Combien de générations, à ce compte, faudrait-il pour épuiser le capital d’une nation? Un médecin allemand cité par le docteur Liek dit que l’on tend à un état de choses tel qu’il n’y ait plus que des assistés et des assistants. Oui, mais, répond un autre docteur, qui donc, à la fin, s’occupera des assistants: » Et même où trouvera-t-on les assistants?

Les derniers croyants, les fétichistes de la rente, sont les négateurs du capital. Ce sont les socialistes, socialisants et étatistes de toute sorte qui ne sont jamais las d’élaborer des systèmes de retraites, de pensions, d’assurances sociales, systèmes essentiellement fondés sur le revenu et sur les capitalisations d’intérêts et qui partent de cette illusion que la richesse existe en soi, qu’elle est indestructible et éternelle, qu’elle échappe à toutes les causes de décrépitude, de maladie et de mort qui frappent les choses humaines. Debemur morti nos nostraque (« Nous sommes voués à la mort, tout comme nos biens»). Voilà ce qu’ils méconnaissent. Et ils oublient autre chose.

Le capital est deux, fois moral, d’abord parce que, pour le former, il a fallu une épargne, c’est-à-dire un effort et une privation, ensuite parce qu’il est indispensable, pour qu’il dure, de le reconstituer à toutes les minutes, étant donné qu’il s’use à chaque minute comme les matières et les matériaux qu’en dernière analyse il représente.

Une célèbre hypothèse montre l’inanité des calculs fondés sur une capitalisation indéfinie et qui se soutiendrait toute seule. Chacun sait qu’un sou placé à intérêts composés depuis l’an premier de notre ère représenterait aujourd’hui une masse d’or plus grosse que le globe terrestre, c’est-à-dire une impossibilité. C’est pourquoi, sans compter les accidents, la nature des choses elle-même intervient pour arrêter cette progression éclatante.

Qu’elles fussent aux mains des communautés ou aux mains d’individus, aucune des accumulations de richesses connues n’a duré plus d’un certain temps. Où sont les grands patrimoines d’autrefois, ceux de Jacques Coeur, des Médicis, de Samuel Bernard. II n’est même pas besoin d’imaginer des catastrophes historiques comme celles qui ont anéanti les immenses fortunes des Templiers, de Fouquet, du clergé de France. Toute fortune qui n’est pas renouvelée s’anéantit toute seule parce qu’elle s’use, simplement.

Les caisses de retraites et d’assurances de la démocratie socialiste seront des biens de mainmorte condamnés au même dépérissement que toutes les sortes de biens, une oeuvre toujours à recommencer parce qu’elle se défera toujours. Car c’est un phénomène d’une ignorance crasse que de compter sur le revenu sans s’occuper du capital.

C’est un régime bien commode que celui où tous les intérêts sont servis tour à tour et quelquefois en même temps. Dans une seule semaine les Chambres auront fait plaisir à toutes les catégories. Assurances sociales, c’est-à-dire des rentes à ceux qui n’en ont pas. À ceux qui en ont, dégrèvement des valeurs mobilières. Aux agriculteurs, diminution de l’impôt foncier. Il y en a pour tout le monde, c’est-à-dire pour toutes les sortes d’électeurs, capitalistes et prolétaires, citadins et ruraux.

Que manque-t-il à cette distribution générale? Un rien..La garantie de l’avenir.

Que tous les Français soient rentiers, privés ou sociaux, c’est un rêve confortable. Mais le point d’équilibre dans la répartition des richesses est-il trouvé ou bien en livre-t-on la trouvaille au hasard?

D’une manière générale, il faudrait savoir, par exemple, si les allégements d’impôts sont ou seront, longtemps compatibles avec les aggravations de dépenses qui sont instituées. Les budgets non seulement futurs, mais très prochains, resteront-ils en équilibre? On ne peut même pas chiffrer ce que coûtera la masse des pensions nouvelles, encore moins la part qui, dans les assurances sociales, sera à la charge de l’Etat. Dans ces conditions, il y aura de larges trous à combler, et plus tôt que plus tard.

Que fera-t-on lorsque le déficit réapparaîtra? Ce qu’on a toujours fait. On se tournera vers la « richesse acquise ». On imposera les revenus et le capital. Et les valeurs mobilières, qu’il est si facile de frapper, seront toujours sous la main du législateur.

Si nous nous en tenons au présent, le bilan actuel se présente ainsi : grosse augmentation de dépenses budgétaires par les pensions et assurances; diminution des recettes budgétaires par les dégrèvements. Comment se fera la compensation?

On ne peut compter que sur le développement de la richesse publique. Il y a, en effet, des dégrèvements qui stimulent et qui rapportent au lieu qu’une taxation intensive épuise et tue. Cela est fort vrai mais pourrait s’appliquer encore à d’autres impôts que ceux qui frappent les opérations de bourse et les transactions en général.

Et, pour nous résumer, ce qui finit par caractériser notre société, c’est la multiplication du nombre des rentiers, tous également respectables, qu’ils soient rentiers par leur libre épargne et leur propre effort ou qu’ils le soient par cotisations et contributions légales. Dans les deux cas, qui se rejoignent et qui, ici, ne se distinguent plus, qui fournit la rente? Ceux qui produisent, ceux qui travaillent, ceux qui créent de la richesse. Car la rente ne tombe pas du ciel. Et les socialistes, — si, devenus simples démagogues électoraux, ils ont encore une doctrine, — seront amenés à réviser leur théorie de la rente.

Seulement on frémit à l’idée que le corps intermédiaire, celui des producteurs, pourrait dépérir et succomber ou, à son tour, se dégoûter de renier tant de monde comme le capital se dégoûtait des placements. Pour que l’élément créateur, l’élément nourricier, ne disparût pas, il faudrait le ménager et le dégrever lui aussi. Et alors que nos socialistes et socialisants ne comptent, pour tout arranger, sur les fameuses harmonies économiques de Bastia, et il y aurait de quoi faire rire Proudhon dans sa tombe.

Jacques BAINVILLE.

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