Discours de cloture de la 4°Assemblée Générale

DISCOURS PRONONCÉ A LA CLOTURE DE

LA QUATRIEME ASSEMBLÉE GÉNÉRALE

DES MEMBRES DE L’OEUVRE DES CERCLES CATHOLIQUES

LE 13 MAI 1876

En même temps que la propagande générale, l’organisation des Comités fondés sur tous les points de la France était le grand besoin de l’Oeuvre. Aussi le discours de clôture de la quatrième Assemblée générale porte-t-il spécialement sur ces deux points. ÉMINENCE, MESSIEURS ,

L’Oeuvre des Cercles catholiques d’ouvriers vient de donner devant vous le plus éclatant témoignage de sa force en vous montrant la puissance de sa charité. Rien n’était mieux fait pour encourager ses serviteurs que ce tribut de reconnaissance offert à l’Association commune par ceux de ses membres dont elle a soulagé la souffrance, et j’ajoute que rien ne pouvait mieux répondre à ses accusateurs. Une Oeuvre qui, dans les deuils de la patrie, trouve en elle-même des ressources si fécondes, est une espérance pour l’avenir, et ne saurait être un danger pour le présent; aussi nous a-t-il paru qu’en laissant la parole à notre confrère de Toulouse, nous vous apporterions sur notre Oeuvre le plus éloquent des rapports, en même temps que nous donnerions à notre quatrième Assemblée générale le plus beau des couronnements. (Vifs applaudissements.)

EMINENCE ,

Il y a quelques jours, vous veniez, à cette même place, bénir les membres du Congrès des Comités catholiques, et, pour affermir leurs coeurs contre les incertitudes du lendemain, vous leur parliez de cette éternelle victoire que remportent sur leurs ennemis les vaincus du catholicisme : serviteurs d’une Oeuvre qui a reçu de Pie IX le surnom glorieux d’armée de Dieu, nous ne déserterons, quoi qu’il arrive, ni notre poste ni notre drapeau, et nous espérons, s’il est vrai qu’elles nous attendent, avoir notre part dans ces défaites qui sont des triomphes ! ( Bravos.)

C’est pourquoi nous venons aujourd’hui, plus nombreux et plus empressés encore que les années précédentes , demander à votre parole et à votre bénédiction le courage et la force qui nous sont plus que jamais nécessaires.

MESSIEURS ,

On rapporte que l’empereur Septime-Sévère étant sur le point de mourir, l’officier chargé de transmettre aux légions le mot d’ordre journalier vint, suivant son habitude, le demander au prince, et que celui-ci, se soulevant un instant sur sa couche, répondit : « Laboremus! Travaillons! » Je voudrais qu’au moment où va se séparer cette assemblée générale nous emportions avec nous ce mot, qui résume tout l’esprit de notre Oeuvre : « Travaillons ! »

Dans nos assemblées précédentes, nous avons nettement établi les principes sur lesquels nous nous appuyons, et qui sont puisés aux sources pures de la doc- trine et de la foi catholiques ; nous avons proclamé que, forts de ces principes et cherchant leur plus féconde application dans le dévouement de la classe dirigeante à la classe populaire, nous nous proposions, par la puissance de l’association, de restaurer en France l’ordre social chrétien, et nous avons ainsi, d’un seul coup, défini notre Oeuvre.

C’est beaucoup de savoir clairement, suivant l’expression du grand évêque de Poitiers, ce que nous faisons et de quel côté nous nous tournons, et c’était, comme il le dit, la première condition pour être des hommes; mais ce n’est pas encore assez pour nous ; et pour que nous puissions, sans en être ébranlés, traverser les épreuves qui peut-être se préparent, il nous faut emporter d’ici d’autres résolutions.

Notre grand devoir est aujourd’hui de demeurer, quoi qu’il arrive, étroitement unis, et de conserver entre nous ces liens intimes et constants qui font notre plus grande force.

Sans doute notre lien religieux suffit déjà pour nous tenir dans cette perpétuelle communion que la prière engendre entre les âmes; mais comme notre Oeuvre n’est pas seulement une oeuvre de prière, qu’elle est encore et surtout une oeuvre de combat, il faut aussi, pour que notre intimité soit entière, qu’il y ait entre nous cette fraternité d’armes qui naît entre des soldats, non seulement de ce qu’ils marchent sous le même étendard, mais de ce qu’ils vivent dans les mêmes émotions et dans les mêmes fatigues ; il faut qu’ayant déjà dans nos coeurs l’unité d’esprit et d’intentions, c’est-à-dire l’accord étroit sur les principes et sur le but, nous ayons aussi dans nos rangs l’unité d’action, c’est-à-dire la participation de tous au travail commun.

Des hommes qui chaque jour donnent à la même oeuvre une part de leur temps, de leur intelligence et de leur activité, ne fût-ce qu’une heure, une parole ou un trait de plume, ont par là même entre eux une correspondance continuelle du coeur que rien ne peut remplacer : les mêmes préoccupations agitent leurs esprits, les mêmes espérances soutiennent leurs courages, les mêmes joies et les mêmes douleurs remplissent leurs âmes. Entre de tels hommes il n’est plus besoin de rencontres fréquentes ni de longs entretiens; le travail commun suffit à tout, et pour eux il n’y a plus d’espace, plus de séparations et plus d’isolement. Si on venait d’un seul coup à les rassembler par surprise, on les trouverait tous, pour ainsi dire, au même point, et il semblerait, à les voir et à les entendre, que ce sont de vieux amis qui continuent un entretien depuis longtemps commencé. (Applaudissements.)

C’est l’exemple que vous donniez hier et le but vers lequel nous devons tendre de tous nos efforts.

Mais, pour qu’il soit atteint, pour que ce travail commun soit fructueux et qu’il produise les grands effets que nous en attendons, il ne suffit pas qu’il existe en principe et que nous en fassions ici une solennelle profession, il faut encore que nous en embrassions les règles avec la ferme résolution de ne pas nous en départir, et la première de toutes est qu’il soit organisé, c’est-à-dire divisé entre nous. Vous savez, Messieurs, avec quelle persistance cette loi de la division du travail a été recommandée dans notre Oeuvre et qu’elle en est devenue un principe essentiel. A ce prix seulement nos associations seront véritablement vivantes et pourront exercer l’influence sociale à laquelle elles prétendent. Trop souvent il arrive que des hommes se rassemblent dans une idée généreuse ou charitable, et que toutes ces bonnes volontés ainsi rapprochées demeurent presque stériles. Un de ces hommes, plus maître de ses loisirs, plus zélé peut-être ou plus frappé de l’idée qui a servi de germe à la réunion, chargera ses épaules du fardeau commun et deviendra, par force ou par goût, à lui seul l’oeuvre tout entière; à certains jours, rarement et dans des circonstances solennelles, ses confrères s’assembleront , écouteront avec émotion le récit des travaux accomplis par celui qui fait la besogne de tous, lui donneront une fois de plus l’encouragement de leur profonde sympathie et retourneront à leurs habitudes, tandis qu’il retournera au travail; c’est l’histoire ordinaire de ce que l’on est convenu d’appeler, dans les oeuvres et ailleurs, un comité. (Très bien!)

Or le moindre mal d’un pareil état de choses est que le travail est fait d’une manière incomplète, parce qu’il est trop lourd pour celui qui s’en charge. Le plus grand préjudice qui résulte d’un ordre si mal réglé, c’est que ceux qui s’en contentent font, sans y songer, un pas de plus dans cette voie funeste où s’engage chaque jour davantage la société moderne, où nul ne veut plus accepter franchement une responsabilité.

C’est là, Messieurs, une de nos plus grandes plaies et la conséquence naturelle d’un état social où les choses ne sont pas à leur place ; le principe d’autorité étant méconnu du plus grand nombre, on ne sait plus ni commander ni obéir, et les plus impatients de la discipline sont aussi les plus prompts à se dérober quand il s’agit pour eux de s’arrêter à quelque résolution. Chacun alors se décharge sur son voisin du fardeau qui l’embarrasse et ne songe plus qu’à se tirer d’affaire, sans prendre un parti, quitte à critiquer le lendemain celui que d’autres auront dû prendre à sa place. (Applaudissements.)

Nous avons le devoir de réagir contre cette déplorable tendance et de donner d’autres exemples, en prenant, chacun dans l’Oeuvre commune, notre part de travail et en acceptant loyalement la responsabilité qui nous aura dès lors été dévolue.

Dès que nous avons signé l’acte d’adhésion que vous connaissez, et qu’ayant engagé notre foi et notre fidélité au service de notre Oeuvre, nous avons promis de lui consacrer notre dévouement et notre travail, nous n’avons plus le droit de nous affranchir de cette condition. Que chacun choisisse sa part d’après ses loisirs, ses aptitudes ou ses goûts, mais qu’enfin ce soit une part, si petite soit-elle, dont il ait désormais la charge et dont il soit responsable; qu’à la fin de la journée, ayant accompli sa tâche, il puisse se dire qu’il a payé sa dette à l’Oeuvre dont il est le serviteur, et que, dans ce grand travail du rétablissement de l’ordre social, il a apporté sa petite pierre à l’édifice qui s’élève. (Bravos et applaudissements.)

Vous savez, Messieurs, comment, dans la pratique, nous cherchons à appliquer ce précepte de la division du travail, et par quels procédés d’organisation nos Comités s’efforcent de remplir à cet égard toute leur mission. Je ne veux pas vous les rappeler ici, ni retenir votre attention sur des détails dont l’aridité conviendrait mal à la circonstance qui nous ras- semble, et qui d’ailleurs sont présents à tous nos esprits.

Mais je vous demande de reconnaître avec moi, à tous les degrés de ce travail commun, et quel que soit l’aspect sous lequel on l’envisage, un caractère dominant qui est la marque distinctive de notre Oeuvre, qui doit se retrouver dans tous les actes de sa vie et lui donner comme un cachet particulier. Je veux parler de l’esprit d’apostolat. Qui que nous soyons, et quel que soit notre rôle dans l’action générale où chacun de nous vient prendre sa place, nous ne le remplirons dignement que si nous sommes enflammés de ce feu sacré que la foi doit allumer dans nos coeurs, et qui donne à ceux qu’il dévore comme une passion de faire des prosélytes. Il n’est pas de si humble fonction, de travail si rebutant, où cette ardeur ne trouve l’occasion de s’exercer, et qui n’en soit dès lors grandi et comme transfiguré. Que nous ayons à faire, dans les rangs de la classe élevée, la propagande de notre Oeuvre, si souvent incomprise, ou que nous ayons accepté la tâche, ingrate et ardue entre toutes, de recueillir et d’administrer les ressources de l’association, ou bien que, nous tournant vers la classe ouvrière, nous ayons reçu la pénible et délicate mission de travailler à la fondation même, puis à la direction des Cercles, ou celle plus séduisante en apparence, mais peut-être plus féconde en déceptions, de répandre dans les rangs du peuple l’enseignement chrétien, partout et toujours, c’est l’apostolat d’une idée que nous avons à faire, d’une idée à laquelle il faut conquérir les coeurs, en lui donnant d’abord les nôtres.

Être apôtres et faire des apôtres, voilà le but et le moyen, l’objet et l’aliment de notre travail de chaque jour. (Applaudissements.)

Je voudrais rapidement en parcourir avec vous toutes les parties pour y chercher comment peut se rencontrer, dans chacune d’elles, ce caractère dominant de notre Oeuvre.

II

Et d’abord dans la classe élevée ; le premier devoir que nous ayons à y remplir, c’est de nous faire connaître; c’est là le grand objet de cette propagande dont nous avons fait, dans l’organisation de nos Comités, la principale de nos obligations. Nous faire connaître: mais n’est-ce pas là chose facile et ne suffit-il pas, pour y réussir, d’annoncer ouvertement la fondation et le but de notre Oeuvre? La sympathie universelle qui a salué nos premiers efforts et qui, partout où l’Oeuvre vient à s’établir, lui donne ses encouragements, le bruit qui s’est fait autour de nos succès, et les attaques même qui les ont consacrés, ne sont-ce pas là des témoignages suffisants que, sur ce point, notre tâche est remplie, et que notre Oeuvre est aussi bien connue qu’elle peut espérer de l’être jamais? Si je ne songeais qu’à nos adversaires, je n’aurais peut-être rien à répondre, et je conviens que ceux-là ont paru nous comprendre, qu’ils ont regardé au fond de notre Oeuvre et qu’ils y ont aperçu, pour eux et pour leur doctrine, un danger qui les émeut chaque jour davantage. Mais nos amis ! Messieurs , nos proches, nos voisins, ceux qui font notre société habituelle et que nous rencontrons tous les jours, quelquefois à toutes les heures, ceux-là mêmes dont la sympathie nous porte en quelque sorte et dont la charité nous soutient, ceux enfin pour qui nous combattons et que nous prétendons sauver de la ruine ; ceux-là, pensez-vous qu’ils nous connaissent bien, qu’ils sachent ce qu’est notre Oeuvre, qu’ils y croient et qu’ils en fassent, comme nous-mêmes, le plus ferme instrument du salut social?

Si cela était, notre Oeuvre serait faite, et l’ordre chrétien que nous rêvons serait rétabli; si, dans toutes nos villes et dans toutes nos campagnes, ceux qui appartiennent à la classe élevée avaient aperçu clairement le rôle que notre Oeuvre leur attribue et la grande idée sociale que Dieu nous appelle à servir, il n’est sans doute aucun d’entre eux qui n’y eût aussitôt donné son coeur, son temps et son travail, et, encore une fois, l’Oeuvre serait faite. Mais parcourons nos quartiers, nos cités et nos villages : combien d’hommes trouverons-nous qui sachent véritablement ce que nous voulons faire? Interrogeons au hasard : si notre Oeuvre est connue, c’est à peine par son nom, et si nous pressons un peu, on nous dira qu’elle a pour objet de détourner les ouvriers du cabaret en leur procurant d’honnêtes distractions, et de les moraliser par de bonnes lectures et d’utiles conférences ; que c’est là une oeuvre excellente, bien qu’un peu chimérique, et qu’on ne saurait trop nous encourager, et l’on passera en nous donnant une aumône; et nous, Messieurs, qui avons au coeur d’autres pensées, qui croyons fermement que notre Oeuvre est l’oeuvre du salut, nous serons bien obligés de nous dire qu’on ne la connaît pas.

Quoi donc! Est-ce que nous nous abusons nous- mêmes, ou que l’heure n’est pas venue? Non, c’est que nous n’avons pas été suffisamment apôtres et que nous n’avons pas su nous faire comprendre. C’est que nous-mêmes nous avons montré le petit côté de notre Oeuvre, et que nous n’avons pas su faire croire à son avenir et à sa mission. Or, tant que nous en resterons là, tant qu’il y aura autour, au-dessus et à côté de nous des hommes que nous n’aurons pas convaincus, notre Oeuvre ne sera pas faite, et n’y en eût-il plus qu’un seul, celui-là vaudrait la peine qu’on s’attachât à le persuader. Voilà, Messieurs, ce que doit être la propagande.

Nous nous plaignons de rencontrer des doutes, des inquiétudes, quelquefois des répugnances; mais pourquoi nous étonner, si l’on nous prend pour ce que nous ne sommes pas, si l’on nous confond avec d’autres, qu’on nous reproche alors de troubler sans raison, si l’on nous suppose un esprit et des intentions que nous n’avons pas? Faisons-nous connaître, et les inquiétudes s’évanouiront devant la lumière de notre Oeuvre! (Applaudissements.)

Ce n’est pas assez, Messieurs, je l’ai dit en commençant, que nous soyons désormais bien d’accord sur les principes et sur la fin de notre Oeuvre, et que l’idée dont nous sommes les serviteurs dévoués soit fortement implantée dans nos coeurs. Cette idée, il faut maintenant la répandre de toutes parts, la répandre avec passion, sans trêve et sans repos, par la parole, par la plume et par tous les moyens de publicité que la société moderne met entre nos mains.

Par la parole, ai-je dit, et j’entends déjà qu’on m’objecte que tout le monde ne sait pas en faire usage. Ah ! Messieurs, ce que je demande, ce ne sont pas des discours ! Le prince, aujourd’hui duc de Broglie, en parlant du passage de Jésus-Christ sur la terre, a dit qu’il n’écrivit pas un système, mais qu’il parlait à toute heure, en tous lieux, à tous les hommes et dans toutes les formes. Voilà, Messieurs, notre maître et notre modèle. Pour faire cela, il n’y a pas besoin d’être orateur, il n’y a pas besoin d’avoir de tribune, il ne faut que du coeur et que ce soit le coeur d’un apôtre. (Bravos et applaudissements.) Allons donc, nous aussi, à toute heure, en tous lieux, à tous les hommes et dans toutes les formes, dire que nous avons au fond du coeur une pensée qui nous dévore et qui porte en germe le salut de la France. Allons dire partout et bien haut que nous voulons sauver notre patrie en la ramenant à Dieu et que notre Oeuvre peut faire ce prodige: on ne nous comprendra pas, on refusera de nous entendre, on passera légèrement près de nous, on nous plaindra, on rira de nous: c’est le sort commun des apôtres; mais nous continuerons notre propagande, nous forcerons l’attention qui se dérobe à se fixer enfin. Nous dirons que nous n’avons ni ambition personnelle ni souci des grandeurs, que nous croyons en Dieu, que nous aimons l’Église, et que nous travaillons pour elle et pour la France! Ah! Messieurs, pour dire ces choses, il n’y a pas besoin de faire des discours : il ne faut que croire et laisser parler sa foi, et quand, ayant enfin saisi l’attention d’un homme, on lui dit, en regardant ses yeux, ce que l’on a dans l’âme, croyez-moi, Messieurs, on s’en fait un ennemi acharné, ou un homme qui vous suit jusqu’au bout du monde. (Bravos et applaudissements.)

Voilà l’apostolat de la parole. Il y en a un autre, c’est celui qui s’exerce par la plume et par la publicité.

Nous ne savons pas nous servir de ces armes-là, ou du moins nous n’en faisons pas tout l’usage que nous pourrions en faire. Dieu pourtant nous les a données pour les tourner à sa gloire, et non pas pour les abandonner, comme un monopole, à ceux qui lui font la guerre. Apprenons donc à les manier, sans en dédaigner aucune; empruntons pour notre cause celle que la bonne volonté de nos amis met à notre portée; au besoin, sachons en forger de nouvelles; surtout ne laissons pas s’émousser par l’inaction celles que nous avons déjà dans les mains. Il faut non seulement répondre à toutes les attaques, faire, pour ainsi dire, front à l’ennemi de tous les côtés, mais aussi, et plus encore, forcer l’opinion publique à nous entendre et à nous croire, reproduire sous toutes les formes l’affirmation de notre foi religieuse et sociale, saisir toutes les occasions de faire comprendre la pensée de notre Oeuvre et le but qu’elle poursuit; il faut que cette propagande de la plume pénètre partout, qu’elle prenne définitivement pied dans la presse, par l’exposition de nos doctrines, par la polémique qu’elles soulèveront, par le récit de nos travaux, par la riposte prompte et victorieuse aux attaques qui nous poursuivent; qu’elle se répande dans les milieux les plus divers, depuis les plus élevés jusqu’aux plus humbles, dans la demeure des grands et dans la maison du pauvre ; dans l’atelier, dans l’usine, et jusque dans les profondeurs de ces mines où tout un peuple d’ouvriers demande à la terre le secret de ses richesses ; dans le cabinet des hommes d’Etat, et jusqu’au seuil des palais où s’enferment les législateurs; sur les places publiques de la ville et sur les pas du laboureur qui trace son sillon, partout enfin où il y a des hommes, c’est-à-dire où il y a des intelligences à convaincre et des âmes à sauver. (Vifs applaudissements.)

La Revue que notre Oeuvre a fondée est, pour cette propagande, un précieux instrument : en quelques mois elle est devenue une force; il faut qu’elle soit une puissance. Que chacun y apporte sa part de travail: celui-ci, par sa collaboration personnelle; cet autre, en tournant de ce côté le bon vouloir de ceux qui tiennent leur talent au service des grandes causes, ou de ceux encore de qui nous attendons l’histoire technique du travail et de l’industrie ; tous en la faisant connaître, en la répandant autour de nous, en vulgarisant son nom, ses doctrines et ses travaux. En dehors de ce grand moyen d’action, qui s’adresse à des esprits cultivés et attentifs, et sans parler de la presse catholique, qui s’offre à porter la pensée de notre Oeuvre partout où nous voudrons la faire pénétrer, nous avons les publications populaires où l’ouvrier trouve, sous une forme facile et rapide, la vérité sur sa foi, sur son histoire et sur celle de son pays, les notices qu’on glisse à son gré dans une lettre ou qu’on enferme dans un livre, qu’on oublie sur une table, qu’on laisse enfin partout où l’on passe et qui disent en quelques mots le nom, le but et les résultats de notre Oeuvre, et ces petits traités enfin dont le nom nous vient d’outre-mer et qui devraient inonder les rues et les maisons, les carrefours et les grandes routes, offrant à tout venant les bienfaits de l’enseignement chrétien et luttant sans relâche contre l’empoisonnement des publications révolutionnaires…. Ah! Messieurs! ce ne sont pas les moyens qui nous manquent, c’est le travail, c’est l’activité, c’est, en un mot, l’apostolat. (Vive approbation.)

Or il y a pour nous soutenir dans cette ardente propagande d’autres mobiles que la seule obligation de faire connaître notre oeuvre, ou plutôt, en la faisant connaître, nous la servirons du même coup, d’une autre manière, en lui recrutant des adhérents. Convaincre et entraîner les hommes, tel est, en effet, le double fruit d’un apostolat dévoué, et c’est pourquoi je disais en commençant que nous n’avons pas seulement le devoir d’être apôtres nous-mêmes, mais d’en susciter d’autres qui viennent partager avec nous le labeur quotidien. Dans cette voie, il n’y a point pour nous de limites et point de barrières que nous ne devions franchir; dès lors que nous voulons faire une Oeuvre sociale, il n’y a pas de milieu où nous ne devions pénétrer, parce qu’il n’y en a pas où Dieu n’ait tracé par avance des devoirs à remplir. Je ne puis parcourir avec vous tous les degrés d’un si vaste travail, ni chercher ce qui convient à chacune des circonstances que peut y faire naître la diversité des conditions, des âges ou des caractères. L’essentiel est d’oser parler à tous, de le faire avec conviction, et de laisser le reste à la grâce de Dieu.

Mais entre tous ces hommes qu’il nous faut appeler au combat, il y en a qui méritent de notre part une ardeur particulière, qu’il faut rechercher comme on fait pour des soldats d’élite, parce qu’ils sont pour nous, pour l’Église et pour la France, l’espérance et l’avenir. J’ai nommé les jeunes gens. Dieu, Messieurs, a mis dans la jeunesse tout ce qui fait les grandes choses, l’enthousiasme, la force et la générosité. Elle est, dans une nation, comme la sève qui parcourt les rameaux d’un grand arbre et qui porte aux extrémités l’épanouissement d’une verdure toujours renaissante, en même temps qu’elle conserve au tronc la vigueur et la fécondité : les oeuvres où elle n’entre point sont frappées de stérilité, et celles d’où elle s’est retirée se dessèchent et s’en vont en poussière. Mais parce qu’elle a reçu de Dieu ce don particulier et cette marque singulière de sa prédilection, elle est aussi, de la part de l’esprit du mal, l’objet des plus ardentes convoitises et des attaques les plus passionnées ; en sorte qu’elle doit nous être doublement chère, et par le bienfait qu’elle nous apporte et par les dangers auxquels nous l’arrachons, et que c’est à la fois la servir et servir notre Oeuvre que de nous attacher à faire sa conquête. Admirable mission et qui nous oblige en conscience !

Notre Oeuvre, par sa nature militante, par ses origines et par ses allures, est plus qu’aucune autre l’oeuvre de la jeunesse, et nos rangs, où l’attire facilement l’entrain qui nous est propre, lui ouvrent un asile et la gardent contre l’ennemi. Ils la gardent, Messieurs! C’est qu’en effet Dieu nous a confié une garde à monter autour de ces âmes, une garde d’honneur dont il nous demandera compte, et que nous n’avons pas le droit de déserter! (Vifs applaudissements.)

Allons donc à la jeunesse pour l’appeler à nous ! Souvenons-nous qu’il y a au fond de tous ces coeurs de vingt ans une étincelle qu’une parole peut enflammer, et que cette parole, il nous appartient de la dire.

Laissez-moi, Messieurs, avant de quitter ces jeunes gens, faire un retour vers les choses que j’ai tant aimées et vous parler de ceux d’entre eux qui ont un droit particulier à votre apostolat, parce qu’ils sont par état des hommes de dévouement, et qu’ayant donné leur vie à la patrie, ils sont mieux préparés à une oeuvre où l’on combat pour le salut de la France. (Vifs applaudissements.)

Chaque année, notre propagande envoie dans toutes vos villes une phalange toujours plus nombreuse de ces jeunes officiers ; pendant leur court passage dans ces Écoles où la vie commence à s’entr’ouvrir devant eux, ils apprennent à connaître notre Oeuvre, et tandis qu’ils lui apportent, à ses jours de fête, une de ses plus brillantes parures, elle leur donne en retour le charme de ses joies intimes et de ses fraternelles affections. Ils arrivent ainsi dans les villes où les conduit leur carrière nouvelle, tout préparés pour le service de  l’Oeuvre et tout parfumés de ses salutaires émotions.

Mais là toutes les difficultés les attendent, et il y a comme une coalition qui les entoure de toutes parts : la nouveauté des circonstances, des visages et du genre de vie, la difficulté de faire, dès la première heure, la part des oeuvres de Dieu au milieu des occupations du métier, l’embarras d’avoir spontanément à aborder des hommes inconnus, et celui plus grand encore, pour un dernier venu, de rompre avec la routine habituelle, tout enfin s’accorde pour élever entre nous et ces jeunes gens des barrières chaque jour plus infranchissables; et pourtant ces âmes nous sont confiées, ces coeurs nous appartiennent! Et, comme ils ont appris déjà à battre pour notre Oeuvre, ils la cherchent avec espérance dans cet isolement de la vie publique, plus profond parfois que celui du désert. Combien en avons-nous laissés passer devant nos portes où ils n’osent frapper, de ces jeunes gens qui ont le droit de compter sur nous! Je vous conjure, Messieurs, que ce soit là l’une de vos résolutions avant de nous séparer! Partout où ils sont, allez au-devant d’eux; prenez-les en quelque sorte par la main, et, aux jours où vous avez coutume de vous assembler, conduisez-les au milieu de vous : à l’air de vos visages, aux choses dont vous parlerez, ils vous reconnaîtront du premier coup, et vous serez leurs amis avant même qu’ils n’aient su quel nom vous portez. (Applaudissements.)

Qui pourra dire le bien que Dieu met ainsi sur le chemin de notre Oeuvre ! Le ciel en garde le secret. Il y a quelques jours, un de ces jeunes gens retournait à Dieu dans la fleur de son âge : depuis quelques mois il était officier d’artillerie, et notre Comité de Fontainebleau le comptait parmi ses membres les plus dévoués; pendant deux années, nous l’avons vu portant fièrement, à l’École polytechnique, son titre de chrétien , donnant l’exemple à tous et les animant par son zèle et par sa piété, fidèle à toutes les réunions de notre Oeuvre, et toujours au premier rang quand il fallait affirmer sa foi, employant enfin ses jours de liberté à fréquenter l’un de nos Cercles de Paris, où sa présence était le plus éloquent des apostolats. Il est mort, et ses compagnons d’armes, qui étaient aussi ses confrères, après l’avoir assisté jusqu’à la dernière heure, ont voulu rapporter eux-mêmes à sa famille désolée ce qui restait de ce soldat chrétien.

L’Oeuvre qu’il avait aimée vint ainsi s’asseoir à son chevet, puis supporter son cercueil, et ne le quitta que pour le rendre aux mains de ceux qui avaient soutenu son berceau. Sans doute, au moment où il allait partir, la voyant auprès de lui, il lui sourit une dernière fois, et trouvant dans ses yeux le témoignage de sa propre vie, il rendit à Dieu avec plus de confiance l’âme qu’elle avait conservée pour le ciel! Il y est aujourd’hui, et l’Oeuvre ne l’a pas quitté; mais, du terme où il est parvenu, il acquitte envers elle, en priant pour ses serviteurs, la dette qu’il a emportée dans son dernier soupir. (Profonde sensation et applaudissements.)

Je manquerais à mon devoir si, cherchant comment l’apostolat peut s’exercer dans toutes les fonctions que notre Oeuvre nous appelle à remplir, je ne me tournais vers vous, Mesdames, qui portez en vous-mêmes la science naturelle du dévouement et qui acceptez si généreusement la tâche ingrate et pénible de mendier en notre nom. Vous aussi, vous êtes des apôtres, et la grandeur de votre mission doit suffire à faire oublier l’aridité de votre tâche. Vous quêtez pour l’Église et pour la France ; vous quêtez pour le salut de la société, pour l’honneur de votre foi, pour la sauvegarde de vos fils et de vos frères ! Ce n’est pas là une quête comme les autres. Ah! sans doute, si vous alliez envelopper votre oeuvre dans l’une de ces formules banales qui servent à régler les rapports officiels du monde et de la charité, vous pourriez craindre de fatiguer sans profit des générosités que tant d’autres voix sollicitent de la même manière; mais quand on vous verra venir, ardentes et convaincues, parlant du salut comme d’une chose certaine, à l’heure où tout le monde ne parle que de la ruine, quand on vous entendra dire que vous croyez à votre mission et que vous êtes l’avant-garde d’une armée qui marche au nom de Dieu, quand enfin vous aurez fait passer dans les coeurs la foi qui anime les vôtres, alors on ne craindra plus de rencontrer votre main tendue, on vous saluera comme l’aurore d’un beau jour, et, pour hâter son avènement, on vous donnera, non plus une aumône de complaisance, mais le prix que chacun peut mettre à son salut. (Vifs applaudissements.)

Ainsi, quel que soit notre rôle dans le travail commun, l’esprit d’apostolat doit nous soutenir et nous enflammer, et si tel est le caractère de notre Oeuvre dans ses rapports avec la classe élevée, j’ai dit qu’on le retrouve encore dans son action sur la classe ouvrière.

III

Je ne veux pas seulement parler ici de cet apostolat que nous exerçons nous-mêmes vis-à-vis des ouvriers, par l’initiative de notre Oeuvre, par notre présence au milieu d’eux, par nos exemples et notre langage, par ces cours que nous instituons dans les Cercles, par ces conférences et ces missions que nous organisons au dehors afin d’ébranler la masse populaire et d’attirer à nous ceux qui s’en détacheront. C’est là, en quelque sorte, le côté le plus simple de notre Oeuvre, celui qui frappe les yeux tout d’abord, et il n’est personne qui ne l’aperçoive clairement.

Mais il y a un autre point de vue auquel il faut envisager notre action sur les ouvriers, pour y reconnaître encore cet esprit d’apostolat que j’ai signalé dans toutes les autres parties de notre Oeuvre; je veux dire qu’en fondant nos Cercles, nous ne devons pas seulement nous proposer pour but d’exercer une utile propagande et d’en recueillir les fruits, mais aussi et plus encore de former dans la classe ouvrière des hommes d’élite qui, étroitement groupés entre eux, deviendront à leur tour les apôtres de l’OEuvre. Nous voilà bien loin, Messieurs , de ces cabarets chrétiens qui ont paru à quelques-uns l’objet le plus pratique auquel nos efforts pussent prétendre, et de cette vague moralisation que beaucoup considèrent comme le dernier mot des tentatives d’apaisement social. Il s’agit, en effet, pour nous de bien autre chose.

Comme dans la classe élevée, nous formons, par nos Comités, des groupes d’hommes fermement attachés à leur foi, résolus à la pratiquer hautement, à la. défendre en toutes rencontres et à la propager par tous les moyens ; de même nous voulons que, dans la classe ouvrière, nos Cercles soient des associations d’hommes éprouvés, ayant rompu avec toutes les faiblesses du respect humain, convaincus de leur mission, enthousiastes de leur Oeuvre, et devenant, dans la masse qui les entoure, les représentants et les apôtres d’une idée. (Applaudissements.)

Vous vous souvenez, pour la plupart, d’avoir assisté, pendant cette assemblée générale, à la cérémonie touchante qui termina la soirée passée au Cercle du faubourg Saint-Antoine. La chapelle était remplie de monde, et les ouvriers s’y confondaient pêle-mêle avec nous. Sur l’autel, orné de fleurs et de lumières, le saint Sacrement venait d’être exposé : les genoux avaient fléchi et le silence était profond; l’aumônier, d’une voix grave, appela quelques noms, et l’on vit alors, de cette foule prosternée, se lever et sortir des rangs des hommes simplement vêtus de leurs habits de travail ; sérieux et recueillis, ils se dirigèrent un à un vers l’autel, marchant sans embarras, mais sans présomption, comme des hommes qui vont faire un acte de foi; à mesure qu’ils arrivaient auprès de lui, le prêtre attachait sur leur poitrine cet insigne que nous portons aujourd’hui sur les nôtres, et, s’inclinant, leur donnait le baiser de paix, comme autrefois le faisaient entre eux les premiers chrétiens ; puis, tous revinrent à leur place, simples et modestes comme tout à l’heure; mais désormais c’étaient d’autres hommes, c’étaient des apôtres ! ils venaient de recevoir en quelque sorte une consécration, et cet insigne, conféré solennellement, témoignage de leur nouvelle qualité de sociétaires du Cercle, marquait du même coup qu’ils venaient de prendre l’engagement de se dévouer à leur Oeuvre! Ils n’étaient qu’un petit nombre, mais ce petit groupe d’hommes s’armant, sous l’oeil de Dieu, du signe de la Croix, c’était l’avenir de la France, et, dans cette accolade du prêtre à ces ouvriers, il y avait un commencement de la grande réconciliation du peuple et de l’Église. (Vifs applaudissements.)

Voilà, Messieurs, ce que notre Oeuvre doit être dans la classe ouvrière ! voilà comme il faut la faire comprendre et la faire aimer à ces hommes chez qui la vertu, quand elle se montre, est tout près d’être héroïque. Ils comprendront votre langage, et leurs visages s’illumineront à la pensée des grandes choses auxquelles vous les appelez; leurs coeurs battront quand vous leur parlerez de leur mission, et vous verrez que vous avez vraiment répondu à un besoin de leurs âmes !

Alors, quand vous aurez groupé de tels hommes par des liens que rien ne pourra rompre, quand vous leur aurez communiqué cette flamme d’apostolat, cet amour de l’Oeuvre, cette ardeur de dévouement qui sont en vous, vous aurez vraiment fait un Cercle catholique d’ouvriers, et ce noyau d’hommes choisis sera, dans la masse populaire, comme un foyer lumineux d’où s’échappent des rayons qui vont porter au loin leur chaleur et leur éclat, et qui, lorsqu’ils se brisent contre un obstacle, s’épanouissent et l’inondent de leurs feux.

La vieille tradition du peuple chrétien revivra tout entière dans ces associations nouvelles, et elles seront ainsi comme un témoignage du passé et comme un exemple pour l’avenir. J’ai vu dans un bourg de Bretagne une vieille église de granit qui s’élève au milieu des landes, et qui porte à son fronton cette inscription gravée dans la pierre :

Discile, Melrandi, quid potuere patres!

Nos Cercles se dresseront, eux aussi, au milieu de cette foule où la bonne semence ne trouve plus de sillons pour la recevoir, comme des monuments de granit, gardant précieusement la foi de nos pères et rappelant sans cesse au peuple qui passe ce que la France était quand elle était chrétienne ! (Bravos et applaudissements.)

IV

J’ai voulu, Messieurs, en parlant de la nécessité du travail, de la discipline qui doit y présider et de l’esprit d’apostolat qui doit en être la flamme, faire entendre mieux que par la simple exposition de nos règles ce que sont, dans notre Oeuvre, nos Comités, et j’ai montré comment ils reproduisent, en quelque sorte, dans la classe ouvrière des types analogues; j’ai ainsi cherché à donner de notre organisation un tableau presque complet et à faire comprendre le grand mouvement social qui peut en être l’effet.

Mais il manquerait à ce tableau ses lignes principales si je ne me hâtais d’ajouter à quel prix nous pouvons espérer de mener à bonne fin une tâche aussi lourde. Cette condition nécessaire, nous n’avons jamais voulu manquer une occasion de la proclamer, et je ne crois pas que nos assemblées générales doivent se terminer sans que nous ayons pris de nouveau l’engagement de nous y conformer. Je veux parler de la prière, non seulement de cette prière commune qui fait partie de nos règles et qui forme les liens de notre association, mais aussi de cette prière continuelle, humble et patiente, qui doit s’élever de tous nos Comités et de tous nos Cercles pour notre Oeuvre, pour l’Église, pour la France et pour nous-mêmes. Comme nous voulons être des hommes de combat, il faut être aussi des hommes de prière, et, en nous donnant nous-mêmes tout entiers, ne compter cependant que sur le secours surnaturel. Plus les obstacles s’amassent autour de nous, plus les difficultés nous pressent et plus l’avenir nous paraît incertain, plus il nous faut chercher dans la prière la force et l’espérance.

On raconte que, dans cette catastrophe du puits Jabin, dont la France a retenti douloureusement, quelques hommes qui travaillaient dans une région un peu écartée réussirent, au péril de leurs jours, à se frayer une voie de salut à travers les chemins ténébreux du labyrinthe souterrain ; mais, parvenus au puits où ils croyaient trouver la délivrance, un nouvel et redoutable obstacle se dressa devant eux : les agrès bouleversés par la détonation ne pouvaient plus fonctionner: alors ces hommes, qu’on ne croyait plus chrétiens, saisis d’une pensée commune, tombèrent tous à genoux, et, des entrailles de la terre, on entendit s’élever leur prière fervente qui demandait à Dieu d’achever l’oeuvre de leur délivrance.

Messieurs, nous aussi nous cherchons péniblement la route qui doit nous conduire au salut, et quand, un jour, après quelques succès obtenus, nous croyons, dans une heure d’enthousiasme, que nous touchons au port, le lendemain un obstacle nouveau vient entraver notre marche et tout remettre en question. Alors, et quand le découragement menace de nous envahir, c’est l’heure de nous souvenir des mineurs de Saint-Étienne et de fléchir le genou pour demander à Dieu d’achever l’Oeuvre qu’il a daigné commencer. (Applaudissements répétés.)

Armés ainsi de la prière, comme d’une cuirasse impénétrable, nous poursuivrons sans défaillance la tâché qui nous a été confiée. Déjà nous avons fondé cent quatre-vingt-dix Comités et deux cent dix Cercles. Or supposez que chacun de ces Comités et de ces Cercles ait cette organisation dont nous parlions tout à l’heure, que le travail y soit exactement distribué et l’apostolat toujours actif, pensez-vous que le salut serait encore bien éloigné et que nous n’aurions pas fait un grand pas en avant? Pensez-vous que nous n’aurions pas mis au service de notre cause une force capable de la faire triompher? Il s’agit donc surtout, sans jamais cependant arrêter l’élan de la propagande, de fortifier et d’organiser nos fondations actuelles : il s’agit de nous pénétrer de notre mission et de nous mettre tous au travail; et pour cela, il suffit d’une chose, et ce sera mon dernier mot, il suffit de croire à notre Oeuvre. Quand Dieu permet que, dans des temps troublés comme les nôtres, on assiste à des spectacles comme celui que vous donnez ici ; quand, au milieu du tumulte qui s’élève contre l’Église, il permet qu’autant de chrétiens se rassemblent publiquement pour confesser leur foi, c’est qu’il garde au peuple qui lui donne encore ce gage de sa fidélité une heure de miséricorde! Et pour nous qui sommes de ce peuple, pour nous qui avons un rôle dans ces grandes manifestations du catholicisme, nous n’avons pas le droit de douter, nous avons le devoir de croire! (Vifs applaudissements.)

Ne dites donc pas que tout est perdu et que vous ne verrez pas la fin de l’orage. Qui sait si vous n’êtes pas à l’aurore de la résurrection ? J’ai lu qu’une société de sauvetage a conçu la pensée de munir les navires de bouées particulières qui, lancées à la mer au moment du naufrage, apparaîtront tout à coup, par l’effet d’une combinaison chimique, surmontées d’une flamme brillante vers laquelle les naufragés pourront se diriger comme vers un phare. Il me semble, Messieurs, qu’au milieu de la tempête qui menace d’engloutir le navire où nous sommes, Dieu, de sa main puissante, a lancé notre Oeuvre dans les flots et qu’il l’a couronnée d’une flamme allumée au feu de la charité pour être, aux yeux de tous, la bouée de sauvetage qu’il offre encore à la France en détresse. (Acclamations et double salve d’applaudissements.)

J’ai fini, Messieurs. Mais, si fortifiante que soit cette pensée, l’image du salut dont nous espérons être les instruments ne suffirait point peut-être à surmonter nos courages dans tous les hasards qui nous attendent. Il convient à des soldats qui vont au combat, après avoir cherché dans la grandeur de leur cause et dans l’espérance du secours divin un sujet d’affermir leurs coeurs, de se donner entre eux un cri de ralliement qui les réconforte à l’heure du péril. Un illustre écrivain a raconté comment périt pour la cause du Christ, au combat de Monte-Libretti, Arthur Guillemin, un des jeunes officiers de cette phalange de héros qui s’était formée pour défendre le trône de saint Pierre. Ce fut une immortelle journée : les soldats du pape étaient quatre-vingts; leurs ennemis étaient douze cents; et pourtant ils furent victorieux ! Mais leur chef était mort et bien d’autres avec lui. Au plus fort de la lutte, voyant près de lui son clairon blessé qui cherchait à sonner encore la charge, Guillemin eut une dernière parole : « Crie avec moi : Vive Pie IX ! et tu pourras combattre encore! » C’est, Messieurs, le cri de ralliement que je vous propose. Quand nous verrons le péril à son comble et l’ennemi faire rage autour de nous, serrons-nous les uns contre les autres, crions : Vive Pie IX! et nous pourrons combattre encore. (Bravos prolongés. — Les cris de vive Pie Pie IX ! se font entendre de toutes parts.

L’OEuvre est sortie de la période de formation, de ce qu’on pourrait appeler ses temps héroïques; son développement progressif continue, son organisation se fortifie, mais d’une manière plus normale. Son Secrétaire général ne prend plus la parole que dans les circonstances solennelles : assemblées générales ou régionales, pèlerinages nombreux ou grandes réunions populaires.

Les idées de l’OEuvre se précisent et se condensent : le Conseil des Études est établi pour rechercher, à la lumière des enseignements de l’Église, les principes et les lois de l’ordre social chrétien; une revue mensuelle, l’Association catholique, dont la création est signalée dans le discours de clôture de 1876, est fondée non seulement pour enregistrer les faits généraux qui intéressent la marche de l’OEuvre, mais surtout pour répandre dans le public catholique l’étude des questions sociales et l’examen des solutions chrétiennes que comportent, les problèmes soulevés dans le monde du travail.

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