Discours du 30 Avril 1910

La Saint-Philippe à Bordeaux.

Le 30 avril 1910.

Messieurs,

Je suis venu deux fois à Bordeaux avec la « Patrie Française »; la première fois, républicain encore sincère; la seconde fois, républicain résigné. J’y reviens aujourd’hui royaliste. Ce que je vous dis là, je l’ai dit dans plusieurs villes de France. Je le dirai probablement dans toutes celles où Jadis la « Patrie Française » a passé. Aux réunions de l’Armée du Salut, il y a de bonnes gens, généralement d’anciens ivrognes, qui montent sur l’estrade pour confesser leur erreur et raconter leur conversion. Ces manifestations s’appellent des « témoignages ». Je ne suis pas, Messieurs, un ancien ivrogne, sinon dans un sens extrêmement métaphorique et pour m’être grisé autrefois du mauvais vin des principes de la Révolution. Mais, ma foi, je monte sans vergogne sur les estrades, non par plaisir, mais pour raconter mes aberrations passées, et pour que mon exemple rende témoignage à la vérité.

Les élections législatives viennent de se faire au milieu de l’indifférence de presque tous, et du dégoût d’un très grand nombre. Et rien n’est changé, absolument rien. L’exploitation de la France par la République continue. Ce sera la même démence financière, la même tyrannie, les mêmes vols; et la guerre civile immanente et permanente, et la destruction des organes de défense, et la France comme exposée en proie… Non, rien n’est changé. Mais, du moins, nous n’avons pas été dupes; nous n’avons pas espéré que quelque chose changerait en mieux par la vertu des urnes, et nous n’avons pas le ridicule de nous être donné beaucoup de peine pour aboutir au néant. C’est encore là une satisfaction, et qui n’est point vide : notre tranquillité, notre sourire, signifient que nous comptons pour notre délivrance, sur autre chose que le suffrage universel. Je n’ai pas toujours eu cette sagesse, et je suis d’autant plus content de la posséder aujourd’hui. Si la « Patrie Française » avait duré, si elle avait, comme autrefois, travaillé pour sa part aux dernières élections, que de choses douteuses nous aurions été amenés à faire, et cela avec les meilleures intentions du monde.

Les nécessités du système électif nous auraient corrompus nous-mêmes à notre insu… Oh ! Quelle joie, quel soulagement de n’écouter plus que la raison, de ne dire plus que la vérité, de parler comme des hommes libres, — seuls libres et francs de préjugés, dans cette immensité d’esclaves et de dupes, — de parler comme des royalistes I Mais que d’écoles, que de dures leçons de choses avant d’en arriver là !

Pendant plusieurs années, j’ai vu, entendu, touché, senti, et, comme je ne recherchais pas pour moi-même le plus petit mandat, je crois avoir bien vu la réalité comme elle était. Or, elle était abominable. J’ai vu ce qu’étaient forcément, nécessairement, la plupart des candidats et la plupart des électeurs; que les candidats n’étaient jamais les plus compétents, ni les meilleurs, même avec un programme honnête; et que, pour émouvoir les électeurs, il fallait toujours les tromper plus ou moins, leur ménager la vérité, et, même pour une cause noble, s’adresser à quelques-uns de leurs moins nobles sentiments. Et, si cela se passait ainsi chez nous, que dire des autres? J’ai vu le rôle de l’argent dans les élections, les coulisses du suffrage universel et la cuisine de la démocratie, et comment le système électif, appliqué aux choses de la politique, devait produire mécaniquement le gouvernement des pires, et que c’était cela la République, et qu’elle ne pouvait être autre chose. Dégoûté, je cherchai des remèdes. Je ne crus pas très longtemps que le scrutin de liste ni la représentation proportionnelle pussent agir efficacement sur un mal si profond, sur un mal proprement constitutionnel. Je sentais bien que c’était le régime même qu’il fallait changer.

Je voyais, clair comme le jour, que, la République aboutissant fatalement à la tyrannie d’un parti, et un parti n’ayant par définition que des intérêts particuliers et distincts de ceux du pays, il manquerait à la France, tant que subsisterait la République parlementaire, quelque chose d’indispensable et d’essentiel ; un organe des intérêts généraux et nationaux. Et c’est pourquoi, pendant les deux dernières années actives de la « Patrie Française », je souhaitais, je recommandais la constitution d’un pouvoir fort, responsable et supérieur aux partis : j’affirmais la nécessité d’un chef. Même, à ce moment-là, j’accueillis la théorie plébiscitaire, la théorie du président directement élu par le suffrage universel, et je fis effort pour la répandre. Je ne m’y entêtai point. Je reconnus assez vite quel risque terrible ce serait. Qui peut prévoir le rôle de l’argent et de la corruption et le rôle des « quatre États confédérés », dans l’élection du chef ?

Et qui ne voit que, à tout mettre au mieux, et l’Empire dût-il de nouveau sortir de là, ce ne serait encore rien d’assuré; car l’Empire, c’est encore l’esprit révolutionnaire et c’est, dans le passé, trois invasions. Ainsi tombaient mes erreurs l’une après l’autre; ainsi, j’arrivais, peu à peu, à concevoir toute la vérité. Un organe des Intérêts généraux et nationaux, oui, cela est nécessaire : mais cet organe ne vaut que s’il dure. Il ne vaut que par l’hérédité. Un consul, cela est dangereux et précaire. Ce qu’il faut, c’est la coïncidence permanente de l’intérêt personnel du chef avec l’intérêt de la nation; c’est la continuité du pouvoir central, qui permet les longs et patients desseins et peut seule supporter de larges libertés, municipales, provinciales, corporatives. Bref, ce qu’il faut, c’est le Roi. Dans tout ce progrès de nos pensées, j’avais été sérieusement aidé par les lumineux et persuasifs et puissants écrits de Charles Maurras.

Et voilà qu’enfin, à la question de l’Action Française : « Oui ou non, l’institution d’une monarchie héréditaire, traditionnelle, antiparlementaire et décentralisée est-elle de salut public? »Je répondais « oui » de toute ma conviction et de toutes forces. Telle est, Messieurs, mon histoire. Je vous l’ai racontée, bien que je sache que le « moi » est déplaisant. Mais il l’est surtout quand il se vante : et je n’ai vraiment pas à me vanter de m’être trompé si longtemps et si fort. Seulement, je crois utile de dire à ceux qui ont partagé mes anciennes illusions : « Je reviens de loin. J’ai connu votre état d’esprit; je sais comment on en sort. Voici les chemins par où j’ai passé. » Oh ! Je sais, beaucoup de ceux dont je fus le compagnon d’erreur ont gardé des préjugés tenaces et nous feront mille objections. « Mais, diront-ils, il y a contre la monarchie traditionnelle une montagne de préventions ! Mais le hasard de la naissance peut désigner un homme médiocre ! (Il serait encore supérieur, dit Renan, à la moyenne d’opinion à qui la Révolution a remis les destinées de la France). Mais la monarchie, pour le peuple, c’est le bon plaisir, et c’est le règne des prêtres et des nobles ! Mais le peuple tient au suffrage universel ! Mais la démocratie coule à pleins bords ! Mais il y a des courants qu’on ne remonte pas! » Etc… Toutes les objections, Messieurs, et les plus subtiles, et les plus spécieuses, et les plus grossières, nous les trouvons solidement réfutées dans l’Enquête sur ta Monarchie. Et je puis dire à ceux qu’elles arrêtent encore : «  J’ai été aussi républicain que vous pouvez l’être. J’ai été nourri de mensonges révolutionnaires, nourri d’histoire fausse. Toutes ces objections que vous persistez à faire, j’ai cru leur force, je, les ai faites moi-même; et voici que, mieux informé, je ne les fais plus. »

Et d’ailleurs, pensez-vous que ceux qui ont quelque liberté d’esprit et quelque sens des réalités s’y puissent cramponner longtemps, à ces objections légendaires?… On dirait vraiment qu’en ce pays, ce qui est bizarre et extraordinaire, c’est la royauté, et que ce qui est naturel et normal, c’est la République. Or, c’est précisément le contraire. La monarchie a duré vingt fois plus et est plus ancienne de huit siècles. Rappelez-vous, gens de France, rappelez-vous ! Nous avons tous eu des pères et des grands-pères qui avaient vécu sous la Restauration ou sous la Monarchie de Juillet, et qui avouaient qu’ils s’en étaient bien trouvés, et qui s’en souvenaient comme d’un temps de prospérité nationale.

Mais, deux fois déjà, la République s’est tuée par son désordre, et elle est en train de recommencer. La Monarchie est le régime le plus naturel aux Français : ils le sentiraient tout de suite, si des événements d’une utile brusquerie les contraignaient à s’en rendre compte. Chateaubriand écrivait, en 1814 :

«  Les fonctions attachées à ce titre de Roi sont si connues des Français, qu’ils n’ont pas besoin de se le faire expliquer : le Roi leur représente aussitôt l’idée de l’autorité légitime, de l’ordre, de la paix, de la liberté… Les souvenirs de la vieille France, la religion, les antiques usages, les moeurs de la famille, les habitudes de notre enfance, le berceau, le tombeau, tout se rattache à ce nom sacré de Roi : il n’effraie personne; au contraire, il rassure. Le Roi, le magistrat, le père, un Français comprend ces idées… Il sait ce que c’est qu’un monarque descendant de saint Louis et de Henri IV; c’est un chef dont la puissance paternelle est réglée par des institutions, tempérée par les moeurs, adoucie et rendue excellente par le temps, comme un vin généreux né de la terre de la patrie et mûri par le soleil de France… »

En tout cas, Messieurs, si trop peu de Français comprennent ces paroles avant le « coup », soyez sûrs que presque tous les comprendront après. Pensons-y toujours et parlons-en toujours, A bas la République et vive le Roi !

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