La Question Ouvrière

Discours prononcé devant la Société Générale

des Etudiants de l’Université de Louvain

Par le Comte Albert de Mun

Le 12 Février 1885

La conférence que M. le comte Albert de Mun a donnée le 12 Février à la Société Générale des Etudiants de Louvain, a pris les caractères d’un véritable événement. C’est grâce aux instantes sollicitations de M. Tibbaut, président de la Société Générale, appuyées par M. le duc d’Uisel, beau-frère de M. de Mun, et par le corps académique de l’Université, que le célèbre orateur français a consenti à parler, pour la première fois, dans un autre pays que le sien. Et c’est un honneur pour les Etudiants de l’avoir reçu chez eux. Voici l’aperçu biographique que donne, en quelques mots, le Journal de Bruxelles de l’éminent député du Morbihan : M. le comte de Mun est une des figures les plus en relief et les plus sympathiques de la France catholique. Il appartient à cette race des fils des croisés que Montalembert opposait fièrement, à la Chambre des Pairs, aux fils de Voltaire. Croyant catholique, il a l’orgueil de sa foi et il met à servir et à défendre cette foi la même ardeur chevaleresque qu’il aurait mise il y a neuf siècles à courir sus aux Sarrazins et à batailler contre eux. Il a traversé la vie de garnison, il vit au milieu des défaillances et des corruptions de la société française sans laisser subir la moindre atteinte à la fraîcheur, à la vigueur de sa foi native. Né et élevé dans l’aristocratie, c’est le sort des humbles qui l’a surtout ému. Il brillait encore dans la carrière militaire quand il fonda et propagea l’œuvre des Cercles catholiques d’Ouvriers. C’est pour se consacrer plus librement à cette œuvre qu’il donna, en 1875, sa démission, abandonnant ainsi les fonctions d’officier d’ordonnance du Gouverneur de Paris et rentra dans la vie civile. Quelques mois après, les électeurs de Pontivy l’envoyaient à la Chambre. Mais le talent du comte de Mun était connu ; les partis libéraux savaient quel redoutable adversaire ils trouvaient en lui. Ils invalidèrent deux fois son élection, mais il fut réélu et depuis il n’a guère cessé de siéger à la Chambre. Il s’y est révélé comme un des premiers orateurs du Parlement et ses adversaires eux-mêmes s’inclinent devant ce grand talent. – — Et la même feuille apprécie comme suit l’orateur :

« M. le comte de Mun a près de 41 ans. Stature vigoureuse et figure martiale, bien qu’empreinte de douceur. On pourrait croire que cet ancien capitaine de dragons mène un discours comme une charge de cavalerie, avec impétuosité et passion! Non. M. de Mun est calme et toujours de sang-froid ; son discours se continue et s’achève sur le diapason qu’il a pris en commençant. L’orateur se méfie des emportements. Parfois on le sent retenir la bride et maîtriser sa fougue. Mais ce qu’on admire surtout chez lui c’est la beauté de la forme, l’amplitude et la cadence des périodes, la splendeur des images, l’élévation de tout son engage que rehausse un geste plein de poésie. » Dès deux heures, le vaste auditoire du Collège du Pape était envahi : plus de deux mille personnes occupaient l’hémicycle, l’estrade et la galerie. Dans cette assemblée, composée en majeure partie d’étudiants, on remarquait un grand nombre de membres protecteurs et honoraires de la Société Générale avec leur famille, tant Louvanistes qu’étrangers à la ville ; en un mot, des représentants de tout le pays catholique. Et aux premiers rangs NN. SS. les Evêques et le corps professoral, MM. le duc et le comte d’Ursel, , le gouverneur de la Flandre Occidentale; le baron Péthune, le comte de Buisseret, Orban de Xivry, Michaux, sénateurs ; Smolders, anciens représentants; M. de Mun, après avoir déjeuné chez M. le professeur Brants, s’est rendu au Collège du Pape. Il a été reçu dans les appartements de M. le chanoine Jacops, président du Collège, où se trouvaient réunis NN. SS. Goossens, archevêque de Malines, Doutreloux, évoque de Liège, Durousseaux. Evêque de Tournai, ainsi que le corps professoral et les membres de la Commission de la Société Générale. M. de Mun, accompagné de NN. SS. les Evêques et du corps professoral, fait son entrée dans la salle ; une immense acclamation l’accueille. L’orateur monte à la tribune et c’est au milieu du plus religieux silence qu’il commence ce superbe discours que nous sommes heureux de pouvoir publier.

Albert de Mun
Albert de Mun

MESSEIGNEURS, MESDAMES, MESSIEURS, Ma première parole doit être une parole de reconnaissance. C’est mon devoir, et c’est aussi le besoin de mon cœur. Je vous remercie, Messieurs, de m’avoir appelé parmi vous et de m’y faire un accueil dont je suis profondément touché. L’hospitalité est chez vous une vertu de tradition et j’ai lu qu’au temps de la splendeur commerciale des communes flamandes les échevins de Bruges disaient fièrement au roi d’Angleterre : « Votre majesté ne peut ignorer que la terre de Flandre est commune a tous les hommes en quelque lieu qu’ils soient nés. » Mais celle que vous m’offrez aujourd’hui a, pour moi, ce charme particulier, qu’étant votre hôte, je ne suis pas cependant un étranger parmi vous. Je ne le sens pas seulement à l’avertissement de mon cœur qu’attachent a votre patrie tant de liens anciens et intimes, formés par le sang et fortifiés par l’amitié, mais aussi à celle secrète émotion qui est, dans les assemblées chrétiennes, le mystérieux effet de la fraternité des âmes et qui les pénètre comme la chaleur de quelque invisible rayon (Applaudissements).C’est l’attrait principal et le grand profil de ces réunions, et la foi ne fait jamais mieux comprendre sa puissance, qu’à ces heures trop rares où elle abaisse toutes les barrières, pour rapprocher un moment dans une même pensée les cœurs qui battent pour une même espérance. Je vous remercie de m’a voir donné cette joie : elle est plus complète aujourd’hui qu’en aucune autre rencontre, car j’aperçois ici non plus seulement l’éclat ordinaire des assemblées catholiques, mais comme un reflet de la double auréole que vous portez au front : la jeunesse et la victoire. (Applaudissements). Soldat déjà vieilli dans les luttes où vous entrez vous mômes, et soutenu dans ces combats où je n’ai point connu l’ivresse des jours triomphants, par une invincible confiance en notre cause immortelle, je viens, au milieu de vous, retremper mon ardeur ut affermir ma foi !

Au delà de cette frontière où depuis si longtemps ils sont aux prises avec l’ennemi commun, les catholiques de France ont suivi d’un cœur ému les luttes de leurs frères de Belgique et leurs âmes ont tressailli à l’écho du vieux refrain de la Flandre chrétienne répondant aux hypocrites violences de la franc-maçonnerie : Non, tu n’auras pas l’âme de nos enfants. (Acclamations). Et quand est venu le jour de la victoire achetée par tant d’efforts et tant de sacrifices, conquise par une organisation si puissante et si disciplinée, ils vous ont regardés avec cette jalousie généreuse qui n’est point de l’envie, mais de l’émulation, comme sur un champ de bataille une troupe au fort de l’action salue sans cesser le combat les succès d’un allié plus heureux. Je m’honore et je me réjouis de pouvoir vous exprimer ces-sentiments de sympathie qui sont au cœur de tous les catholiques français, et je regarde comme une faveur particulière do les adresser à cette assemblée de jeunes gens. Spectateurs, jusqu’ici, des luttes ouvertes au sein de votre patrie, vous y serez demain engagés à votre tour et vous y porterez l’ardeur et l’enthousiasme de votre vingtième année. C’est le privilège de la jeunesse de renouveler toutes les œuvres où elle se répand et c’est l’honneur de la jeunesse chrétienne de donner à ceux qui s’avancent dans la vie la plus grande force qu’ils puissent recevoir après celle de la foi, la force de l’espérance. De là vient qu’un irrésistible attrait porte vers elle tous ceux qui combattent et qui, les yeux tournés vers l’avenir, cherchent d’où leur viendra le secours et le renfort. Fils de cette vénérable Université de Louvain où les grands souvenirs du passé, rajeunis au souffle de la liberté chrétienne, se rencontrent avec les brillants travaux du présent; enfants de cette antique Alma Mater si longtemps glorieuse et robuste malgré les traverses et les tempêtes, demeurée la dernière debout au milieu des ruines du vieil ordre social et frappée enfin pour sa fidélité à l’Eglise catholique, vous n’êtes pas seulement, Messieurs, l’espoir de ce pays, mais l’une des réserves de l’armée catholique, dans la vieille Europe, et tenus à vous montrer, quoi qu’il arrive, dignes de votre nom et de votre illustre origine. (Bravos).

Le sentiment profond des perspectives qu’ouvre devant vous ce titre éminent ne m’a pas quitté, depuis le jour où, appelé par votre bienveillance, je me suis interrogé moi-même, me demandant ce que vous attendiez de moi. Aujourd’hui, je m’interroge encore, debout en face de vous, les yeux fixés sur les vôtres dont le regard m’avertit que déjà nos âmes se sont rencontrées et le même sentiment me presse plus impérieusement. Vous n’attendez pas de moi de vains éloges ni d’inutiles encouragements. Vous mesurez la carrière qui s’offre à votre courage, et, comme des hommes qui ont placé plus haut que la terre le but de leur vie, vous voulez qu’on vous parle des combats qui vous appellent et des devoirs qu’ils vous imposent. Je vous les dirai comme je les vois, sans ménagement et sans faiblesse, avec la conviction formée par l’examen des temps troublés où nous vivons, que les nations européennes sont sur le chemin de quelque profonde évolution sociale qui sera le dernier terme de la révolte contre Dieu, si ceux qui cherchent en Lui le fondement de toute société ne s’arment pas, pour donner le signal des réformes nécessaires, d’une inébranlable résolution. En vous parlant de ce devoir particulier, je ne veux ni oublier, ni amoindrir ceux qu’imposent aux catholiques les luttes religieuses engagées de toutes parts, chez vous sur la question fondamentale de l’éducation chrétienne, en Allemagne pour la liberté même de l’Eglise, en Italie pour l’indépendance du Pape, en France hélas ! sur toutes les questions à la fois et avec une violence dans l’agression qui dépasse l’exemple de tous les pays voisins. La liberté de l’Eglise et l’éducation chrétienne sont au fond de toutes les questions sociales et notre premier devoir est de les défendre sans trêve et sans défaillance. Mais c’est l’occasion de répéter ici les paroles que prononçait récemment, à l’assemblée tenue par les catholiques allemands, à Amberg, le chef illustre du centre parlementaire, M. Windhorst :

« A côté de notre grande lutte pour la liberté de l’Eglise éclate la lutte sociale. Elle durera bien au delà de la lutte religieuse, et ce seront les menaces des tempêtes sociales suspendues sur nos têtes, qui mettront fin à la lutte religieuse. » C’est ma conviction.

Nous marchons vers un temps où l’explosion des haines sociales, favorisée par la coupable ineptie des classes élevées, par l’aveuglement ou la complicité des gouvernements et par le mépris légal de la loi divine éclatera sur les nations imprévoyantes dans un long et tragique bouleversement. Ce jour-là, la guerre religieuse, si longtemps jetée en pâture aux passions populaires pour essayer de les contenir, ne suffira plus à leur emportement; c’est à la société elle même qu’elles s’attaqueront, et ceux qui ont applaudi au renversement des barrières élevées par le christianisme, parce qu’en tombant elles laissaient libre cours à leur ambition du pouvoir ou des richesses, ceux qui les ont vues s’écrouler avec indifférence, parce qu’il eût fallu, pour les soutenir, s’arracher à leur mollesse ou à leur frivolité, les gouvernements qui les ont démolies par intérêt, et ceux qui les ont laissé tomber par faiblesse, tous ceux-là appelleront vainement à leur aide le secours des forces morales qu’ils auront méprisées, de la religion, de l’autorité, de la conscience, du respect des droits et des propriétés. Il sera trop tard! L’heure de la révolte sociale sonnera par la faute et pour le châtiment de tous! Est-ce que je dis trop, Messieurs? Est-ce que je vois le péril trop grave? Mais écoutez donc ces terribles menaces qui s’élèvent de toutes les contrées de l’Europe et qui se traduisent, à certains jours, par des attentats sauvages dont frémit le monde civilisé! En Allemagne, malgré la main puissante qui lient le pouvoir, ce terrible complot du Niederwald avoué cyniquement par ses auteurs, et qui devait atteindre, au sein même de la gloire germanique, les têtes souveraines, comme pour confondre le trône et la patrie dans un même sentiment de haine et de colère ; en Autriche, ces assassinats multipliés, longtemps inexplicables, commentaires sanglants des manifestes audacieux placardés dans les villes, pour annoncer la propagande par le fait, et accomplis par des hommes de vingt et de trente ans, qui s’écrient devant les juges : «Voici, avant tout, ma profession de foi; je ne crois pas en Dieu, car je ne puis croire qu’à ce que je sais » : en Espagne, l’Andalousie remplie de terreur et de sang par celte société de la Main noire, qui écrit dans ses statuts que « les riches sont bois du droit des gens et que, pour les combattre, tous les moyens sont bons et nécessaires, le fer, le leu et même la calomnie! » l’Italie, agitée par les appels les plus violents à la révolte et offrant, comme le dit si bien le courageux député de l’Alsace-Lorraine au Reichslag allemand, M. l’abbé Wintcrer, le triste spectacle de la révolution couronnée, se défendant contre la révolution du pétrole et de la dynamite : la Russie, livrée à ce mal étrange qui ravage les rangs les plus élevés de la nation, qui détruit dans l’âme, dans le coeur et dans l’esprit, toutes les croyances et toutes les espérances, pour n’y laisser vivant que l’enthousiasme du néant, et qui engendre, par je ne sais quel attrait mystérieux, cette conspiration permanente dont les héros sont des déclassés, ceux que M. de Bismarck a appelés le prolétariat des bacheliers ou des jeunes filles savantes, comme Vera Sassoulilch : l’Angleterre, si forte- ment assise sur ses vieilles institutions, et cependant ébranlée à l’heure où je parle par le bruit des explosions qui faisaient trembler hier la Tour de Londres et l’antique palais de Westminster, sinistres échos de ces réunions de 1882, dont l’orateur principal s’écriait :

« la balle au bourgeois, le poignard au prêtre, la bombe au roi»

et la France, Messieurs dont je ne puis parler qu’avec une émotion douloureuse, la France, où l’on glorifie les jours de la Commune, où la dynamite a pris pour ainsi dire droit de cité, où les juges sont menacés sur leurs sièges par les complices des assassins, où chaque jour les réunions populaires étalent publiquement leurs programmes de pillage et de meurtre ! La France, qui vous envoie ici les bombes de Métayer, dont l’explosion soudaine a fait paraître au milieu de vous, les liens mystérieux de la révolution cosmopolite. {Sensation). Voilà le spectacle de l’Europe, depuis deux années; et si je voulais passer l’Océan, je trouverais en Amérique des exemples bien plus effrayants encore : laissez-moi seulement vous lire quelques mots d’un discours récent prononcé à New-York, dans le meeting de travailleurs, par l’anarchiste Most, au lendemain de l’assassinat du conseiller de police de Francfort, M. Rumpff :

« Cet acte, quoique tardif, est digne de tous nos éloges, et aura pour résultat d’encourager un grand nombre de sonnes désireuses de prendre part aux travaux de l’amélioration de la condition générale de la race humaine. Il prouve que le poignard et le couteau peuvent rendre encore de bons services, et ne devraient pas, après tout, être mis de côté pour la dynamite, qui est plus moderne. En effet, à moins qu’il n’y ait toute une masse de personnes à annihiler, je recommanderai tout particulièrement l’usage du couteau, qui a cet avantage de ne pas faire de bruit Il n’y a pas de danger que les auteurs de ce brillant exploit, qui me réjouit jusqu’au fond du cœur, tombent entre les mains de la justice, et je me fais un plaisir de vous annoncer que les exécuteurs de Rumpff sont maintenant en sûreté. (Applaudissements frénétiques). Un grand coup a été frappé, et avant que le fer refroidisse, il en sera frappé de plus terribles encore. L’empereur tremble dans son palais, le banquier dans son hôtel et tous deux ont raison d’avoir peur. Le temps est venu pour nous d’inaugurer la Commune de ce côté de l’Océan. Les réverbères ne manquent pas et la corde est à bon marché.» (Nouvelle sensation).

Eh bien, Messieurs, je vous le demande, est-ce qu’il n’y a pas là un sinistre avertissement qui contraste d’une manière étrangement tragique avec l’optimisme des satisfaits et des adorateurs du progrès moderne? Un avertissement qu’il n’est pas permis aux nations soucieuses de leur avenir, aux gouvernements capables de prévoyance, aux hommes d’Etat vraiment dignes de ce nom, de dédaigner ou de traiter légèrement? N’est-il pas vrai qu’il y a dans les entrailles de la vieille Europe comme un trouble profond, dont ces explosions sont l’effrayante révélation, comme à la veille des grands cataclysmes de la nature, le feu qui dévore les profondeurs de la terre annonce par des éruptions soudaines ses prochains ravages? Or, quand ces signes précurseurs se font jour, les uns, affolés par la peur s’enfuient sans regarder en arrière, et la misère saisit ceux que le fléau n’atteint pas ; les autres, étourdis par le plaisir, s’endorment dans l’indifférence, et les ruines les ensevelissent pour servir aux âges futurs de témoins et d’exemples : quelques-uns courent au-devant du péril, s’informent de ses causes et s’efforcent d’en prévenir les effets : ceux-là sauvent la ville et la contrée, et la reconnaissance des peuples écrit pour eux dans l’histoire une page ineffaçable. Je ne vous demande pas, Messieurs, avec qui vous voulez être : chrétiens, vous êtes avec ceux qui ne fuient pas, avec ceux qui ne s’accommodent pas d’une égoïste indolence; jeunes, vous êtes nécessairement avec ceux qui ne veulent pas périr et que tente la gloire des illustres dévouements. Il finit donc aller droit au péril, et, pour le combattre, savoir d’où il vient. (Longs applaudissements.) Est-ce que ces attentats violents sont seulement l’œuvre de la folie d’un homme ou d’une bande de criminels, et suffit-il d’infliger aux coupables un châtiment capital pour détruire, d’un seul coup, le foyer de cette terrible conspiration? Ce serait, Messieurs, une erreur funeste que de le croire. Derrière ces criminelles tentatives, il y a une idée, une doctrine, une école politique qui devient, de jour en jour, plus nombreuse, plus audacieuse dans ses affirmations, plus hardie dans sa propagande, et qui, à la faveur d’une organisation économique et sociale où la loi divine est méprisée, s’empare, de plus en plus, de l’attention et de la confiance des masses populaires. Celle doctrine, cette école, elle porte un nom connu de tout le monde : c’est le socialisme. Voilà le péril qu’il faut regarder en face!

Je me hâte de le dire, parce qu’il faut, en toutes choses, demeurer juste; rien n’autorise à faire peser sur le parti socialiste tout entier la responsabilité directe des crimes qui épouvantent l’Europe. Ceux qui en revendiquent publiquement la solidarité, et qui ne craignent pas d’affirmer, au grand jour, leur sympathie pour les coupables, se sont donné à eux-mêmes un nom sauvage : ils s’appellent les anarchistes, c’est-à-dire des hommes qui veulent tout renverser et ne rien édifier, qui veulent abattre l’autorité partout où elle est debout et se donner, dans ces ruines amoncelées, le spectacle insensé d’une destruction sans lendemain.

Le socialisme n’est pas tout entier dans cette aspiration vers la barbarie. Il veut, au contraire, ses chefs le déclarent et la loyauté commande de leur en donner acte, répudier, au moins dans la période actuelle, pour le triomphe de ses idées, l’emploi des moyens violents. Mais, cette justice rendue, il faut ajouter pour être vrai qu’il y a dans le socialisme, s us toutes ses formes, une idée commune : c’est la négation de Dieu et le renversement de l’organisation sociale. Je n’entreprendrai pas, Messieurs, de faire ici l’exposé complet des diverses incarnations du socialisme : ce serait une tâche qui me mènerait trop loin et qui dépasserait les limites nécessaires de cet entretien. Mon but est autre : en vous dénonçant le péril social, je veux surtout vous montrer qu’il y a aussi un mal social dont ce péril est la conséquence forcée, et vous convier à en chercher le remède. Que le socialisme se présente à nous sous la forme sentimentale, par l’émouvant tableau des souffrances populaires, ou sous la forme scientifique, par la froide analyse des faits et des doctrines économiques; qu’enseigné par son grand docteur, par Karl Marx, dans ce livre intitulé le Capital, qui est l’évangile du parti, il nous donne la critique saisissante et implacable de l’ordre économique actuel, et que, s’appuyant sur la négation de la propriété privée, il demande pour l’Etat la propriété collective et l’exploitation du capital, du sol, de la machine; ou que, propagé avec toutes les séductions de l’éloquence et de l’enthousiasme par le fougueux Ferdinand Lasalle, il dénonce la loi d’airain du salaire et demande pour les ouvriers une organisation collective de production, commanditée par l’Etat ; qu’il réclame comme Colins ou Henry George une sorte d’appropriation du sol, au profit de la collectivité; quels que soient, enfin, sa forme, son nom et ses interprètes, il aboutit toujours, en fait d’organisation économique, à cette idée fondamentale qu’un de ses principaux représentants, un homme qui n’a été cependant ni un révolutionnaire actif, ni un agitateur, mais un ministre de l’empire d’Autriche a résumé en ces termes :

« L’alpha et l’oméga du Socialisme c’est la suppression du capital privé et son remplacement par un capital collectif unique. »

Voilà l’idée qui se retrouve partout, à propos des questions industrielles et des questions agraires, et qui, par la formule du collectivisme, tend de plus en plus à envahir toutes les écoles socialistes.

C’est elle qui échue dans les congrès ouvriers dont la France est remplie et dont, à travers bien des violences et bien des disputes, le dernier mot est toujours le même: l’appropriation collective de tous les instruments du travail, de toutes les forces de production, poursuivie par tous les moyens possibles! S’emparer de tout, par tous les moyens possibles! Voilà le système politique et social; et le 30 décembre 1884, comme pour saluer l’aurore de l’année qui commence et prédire à la vieille société les destinées qui l’attendent, la commission des ouvriers parisiens sans travail apportait au Conseil municipal de la capitale un ultimatum où, après avoir signifié les mesures transitoires, exigées des pouvoirs publics, ils terminaient par ces mots :

« Serrons donc nos rangs ! Unissons nos efforts pour arracher à la classe gouvernante le pouvoir politique qui doit mettre entre les mains des travailleurs les instruments de leur délivrance et, par expropriation de la classe capitaliste, permettre d’établir enfin la société communiste, la république du peuple. » (Sensation profonde).

Quels étaient les hommes qui tenaient ce langage menaçant? Etaient-ce de ces nihilistes russes, qui demandent la dissolution do l’ancienne société pour installer, sur ses débris, la commune souveraine? Etaient-ce des anarchistes sauvages, des émeutiers de profession? Non, c’étaient les représentants élus de syndicats d’industries diverses, apportant froidement le minimum de leurs revendications. Symptôme plus effrayant que les bombes et les attentats des anarchistes! Ainsi, voilà le caractère commun de toutes les écoles socialistes. Et il y en a un second; c’est que, partout, dans tous les pays, dans tous les groupes du parti, leur propagande s’appuie sur deux idées, sur deux moyens principaux : la haine entre les classes, suscitée par l’exaspération des souffrances populaires, et l’attaque violente, l’outrage permanent contre toutes les institutions, contre l’autorité sous toutes les formes, conséquence logique de la révolte contre Dieu, que le Socialisme nie avec une audace, jusque là sans exemple. Parcourez tous les journaux du parti, le Sozial democrat, de Zurich, qui se répand par toute l’Europe, la Sentinelle, de Verviers ; le Prolétaire, le Cri du peuple, la Bataille; lisez les manifestes, les discours tenus dans les congrès, les harangues prononcées aux anniversaires de la guerre sociale; et partout, en dépit des nuances, des querelles et des discussions, vous retrouverez le même langage, le blasphème contre Dieu, la haine contre la société, la glorification des crimes de 1879 ; en sorte que la négation des fondements éternels et nécessaires de l’ordre social est le dernier mot de tous les systèmes. Ce n’est plus seulement une explosion de colère, ou une folie sanguinaire : c’est une doctrine qui fait son chemin, qui envahit les classes populaires et les classes élevées, et qui s’assied jusque sur le banc des assemblées législatives! L’Allemagne a vu, l’année dernière, les socialistes, malgré la loi qui les nappait, conquérir les sièges au Reichstag, aux applaudissements de leurs amis de toute l’Europe, et leurs représentants affirmer hautement leurs idées et leurs victoires en plein Parlement. La fédération démocratique et sociale d’Angleterre s’écrie déjà que l’Angleterre appartient aux socialistes : aux funérailles de Karl Marx, au cimetière d’Highgate, les manifestants ont publiquement glorifié la Commune de Paris, et vous savez ce que la propagande socialiste a su faire pour déshonorer la grande et illustre cause qui fut celle de Daniel O’Connell. En France, les candidats socialistes de Paris avaient, en 1881, réuni 20000 voix; aux élections municipales de mai 1884, ils en ont réuni 39000! La dernière élection sénatoriale a montré la puissance de leur parti : nous attendons les élections législatives. C’est un flot qui monte et que rien n’arrête. Il n’y a que les aveugles ou ceux qui ferment les yeux qui ne le voient pas. Eh ! bien, il faut aller au fond des choses. Ce n’est pas assez de constater le mal; ce n’est pas assez d’en être effrayé : il fuit encore, il faut surtout, savoir pourquoi et comment il se propage si rapidement. Voilà la question qui s’impose à ceux qui veulent essayer de lui barrer la route. En 1878, au Parlement allemand, à l’occasion de la loi présentée par le Gouvernement impérial contre les socialistes, un député catholique, M. Joerg, disait :

« Un mouvement presque imperceptible à son début s’est développé soudain. En un si court espace de temps, un véritable vertige s’est emparé même des classes sociales qu’on devait croire à l’abri du mal; il y a dans les esprits une confusion étrange; les notions de la vie et de la société sont complètement bouleversées. On ne peut se vendre compte d’un changement si prodigieux qu’en le considérant comme le pendant des modifications profondes qui se sont introduites sous nos yeux dans les conditions économiques et sociales de la vie. Oui, Messieurs, la civilisation moderne a son ombre. Cette ombre est le socialisme. Et l’ombre ne disparaîtra point aussi longtemps que la civilisation moderne restera ce qu’elle est. »

Voilà la vérité. Il s’est levé sur l’Europe des doctrines nouvelles qui ont corrompu les âmes, faussé les esprits, renversé les institutions et jeté la société dans un trouble social et économique dont les périls qui la menacent sont l’inévitable conséquence. Pendant une longue suite de siècles, le monde avait vécu sous l’empire de la loi chrétienne qui pénétrait profondément les mœurs, les lois et les institutions. Quand la barbarie triomphante fut maîtresse de celte société encore toute pleine des corruptions du Césarisme vaincu, l’Eglise romaine, délivrée des persécutions et sortie des catacombes, armée de sa puissante unité conquise par tant de combats, et parée de l’éclat de la science et du génie, apparut, pour la sauver de la ruine, comme une patiente et fidèle protectrice. Suivant la belle parole de M. Thiers dans son grand discours sur la question romaine, elle recueillit l’esprit humain comme un pauvre enfant abandonné que, dans le sac d’une ville, on trouve expirant sur le sein de sa mère égorgée; et ce fut pour le cacher dans ses pieux asiles, défendus par le prestige de la croix des brutales atteintes de la violence : elle vit autour d’elle la force toute-puissante, les esclaves enchaînés, les faibles écrasés et, conduite par son instinct maternel, elle prit parti pour les petits contre les grands, misant peu à peu les fers du paganisme, courbant les fronts pour y verser l’eau du baptême, apaisant les coeurs par l’exemple du Calvaire, relevant la femme avilie par l’image de la ViergeMère, et jetant au fondement de la société nouvelle, comme une base inébranlable, la famille organisée sur le divin modèle de Nazareth. (Longues acclamations). Au milieu de ce monde troublé, dont les éléments épars s’agitaient pèle mêle et confus, elle offrit tout à coup aux regards de la foule surprise et captivée le spectacle merveilleux de l’association monastique, debout au sein de la violence comme l’image de la paix, en face de la tyrannie ou de la révolte comme le signe de la liberté des âmes et de l’obéissance volontaire, à côté de l’esclavage comme l’exemple du travail honoré, jetée enfin, suivant le mot de Dom Pilra, au devant de la société désorganisée, sur tous les sommets et sur toutes les routes, comme pour dire aux générations qui passaient : Voyez et faites ! Les moeurs étaient dures, les maîtres impitoyables, les princes si cruels dans leurs châtiments. L’église vint se placer entre les opprimés et les oppresseurs, et les transformant soudain à leurs propres yeux, fit paraitre dans l’enjeu de ces terribles rencontres, au lieu d’un rebelle, d’un esclave ou d’un vaincu, l’homme, créature divine, tout resplendissant de son âme immortelle. (Acclamations et longs applaudissements).

Antioche a brisé les statues de l’empereur : la vengeance est annoncée, terrible ; les moines accourent : « Les statues de l’empereur peuvent être relevées, disent-ils : quand vous aurez brisé, dans la personne de l’homme, l’image de Dieu, qui la relèvera? » . La loi sociale du christianisme est toute entière dans cette apostrophe. (Applaudissements).

Le despotisme des Césars avait laissé des traces profondes : la propriété était incertaine et menacée. L’Eglise revendique ses droits, dicte aux princes chrétiens des lois tutélaires et leur fait comprendre que « rien n’est plus digne de la majesté du prince que de conserver à ses sujets ce que le droit leur donne. » (Longs applaudissements). Le règne de la justice remplace la domination de l’arbitraire. La misère est grande, les pauvres sont délaissés. La porte des monastères s’ouvre devant eux, pour leur offrir le secours : l’aumône, inspirée par la pénitence et par le souci du salut éternel, apporte aux prêtres et aux religieux, par de pieuses donations, les ressources que réclame la charité. A mesure que les âges chrétiens s’avanceront davantage, elles se multiplieront au gré des besoins; les biens ecclésiastiques naîtront de celle sainte et inviolable origine et l’Eglise en imposant à ses prêtres le devoir d’attribuer au soulagement de la misère, un tiers au moins de ses revenus, fera de son patrimoine la source la plus féconde de la bienfaisance organisée : les chevaliers et les puissants du siècle abandonneront, pour témoigner leur piété et recommander leur âme, une portion de leurs richesses aux monastères et le travail agricole s’épanouira autour d’eux, au sein de la paix sociale, pendant que la pauvreté y trouvera le plus efficace et le plus complet des soulagements. Un jour viendra, enfin, où, du sein de la protestante Angleterre, une voix inattendue rendra hommage à ce passé plein de gloire; et Disraeli, écrivant Sybil, après avoir décrit les ruines de l’abbaye de Martney, ces bâtiments du monastère où « jamais l’hospitalité, les secours, les conseils n’ont été refusés, » cette porte des pauvres par laquelle tous les paysans des terres de l’abbaye pouvaient entrer pour demander les secours nécessaires, M. Disraeli pourra dire :

— écoutez, Messieurs, cette parole qui caractérise le mal dont nous souffrons. — « Alors, la nation n’était pas divisée en deux classes : les maîtres et les esclaves; il y avait un milieu où un homme pouvait se fixer entre le luxe et la miche. » (Applaudissements). Et il ajoutera : « alors le fermier avait un propriétaire immortel et non un maître dur, dont la fortune est hypothéquée…. Nous nous plaignons maintenant des propriétaires absents. Les moines résidaient toujours. Ils dépensaient leurs revenus au milieu de ceux qui les produisaient par leur travail. »

La charité avait commencé l’oeuvre de la justice. Mais dans cette grande transformation sociale opérée progressivement par l’Eglise, il y a un sujet qui l’occupe particulièrement, un ordre de relations des hommes entre eux, qui attire plus qu’aucun autre son action sociale, c’est le travail! Là, en effet, se rencontre le noeud de toutes les questions sociales, le champ de bataille des intérêts et des passions, le perpétuel conflit des puissants et des forts, la lutte mystérieuse du corps et de l’âme, de l’esprit et de la matière. Lacordaire l’a dit dans son incomparable langage :

« C’est dans la question du travail que toute servitude a sa racine; c’est la question du travail qui a fait les maîtres et les serviteurs, les peuples conquérants et les peuples conquis, les oppresseurs de tout genre et les opprimés de tout nom. Le travail n’étant pas autre chose que l’activité humaine, tout s’y rapporte nécessairement; et selon qu’il est bien ou mal distribué, la société est bien ou mal ordonnée, heureuse ou malheureuse. »

 

L’Eglise intervint donc, au nom de sa mission divine, dans la question du travail; et relevant entre ses bras maternels l’humanité frappée parla condamnation originelle, elle voulut anoblir le châtiment lui-même en lui ôtant jusqu’à l’apparence de l’esclavage et en rappelant, par des lois immuables, à l’homme incliné vers la terre par la fatalité de sa déchéance, l’immortelle destinée qui l’emporte vers les célestes espérances. (Longs applaudissements). Dieu lui-même avait marqué dans un nombre mystérieux, la limite nécessaire des forces de l’homme : le repos du septième jour fut au berceau des âges la loi sociale par excellence, la garantie surnaturelle de l’indépendance humaine. L’Eglise s’y attacha comme à la pierre angulaire de l’édifice que son bras devait élever. Ce jour-là, elle multiplia pour les souffrants et les déshérités du monde les merveilles de ses joies, de ses pompes et de ses harmonies. A ces hommes enchaînés par le souci des intérêts matériels, elle parla tout un jour des aspirations de l’âme et des consolations de l’esprit; à ces indigents privés des splendeurs de la terre, du luxe des palais et des voluptés de la richesse, elle donna, dans l’éclat de ses fêles et la poétique magnificence de ses cérémonies, comme un avant goût des jouissances surnaturelles, et ainsi le dimanche et les jours fériés furent le contrepoids providentiel jeté dans la balance des conditions humaines. (Longs applaudissements et acclamations prolongées). L’Eglise fit plus encore : elle ne se borna pas à défendre le serviteur et l’artisan contre la tyrannie de la matière et les tentations de la pauvreté. Elle défendit le maître lui-même contre la tyrannie de la richesse et les tentations de la cupidité. Elle lui montra, dans la fraternité des enfants de Dieu et dans leur commune origine, le frein de ses appétits et la limite de sa puissance. Elle lui apprit à respecter dans l’ouvrier une créature immortelle, dans la femme la gardienne du foyer domestique, dans l’enfant le germe sacré des destins de l’humanité et elle dit à la force : Tu n’useras pas jusqu’à l’abus du pouvoir que Dieu t’a donné. (Applaudissements). Ainsi, par l’organisation de la charité, par le repos du dimanche, par la limitation des heures du travail, par la protection de la femme et de l’enfant, l’Eglise avait répondu aux problèmes qui soulèvent aujourd’hui les ardentes revendications des peuples et qui tourmentent vainement le cerveau des législateurs : enfin, par ses décrets sur l’usure, elle avait prévenu l’abus effrayant des spéculations qui ruinent aujourd’hui les familles et les nations. (Acclamations). Ce n’est pas cependant encore toute l’oeuvre de l’Eglise. En rapprochant les hommes par le sentiment de la fraternité chrétienne, elle les conduisit peu à peu à s’unir et à s’entraider pour les oeuvres de prière et de charité, pour la protection des pauvres, des vieillards et des infirmes, puis, par le développement naturel de l’esprit d’association, pour tous les besoins, pour tous les intérêts de la vie, et enfin pour la défense commune. Les confréries et les guildes naquirent de ce mouvement des coeurs : les hommes se groupèrent pour maintenir la paix ou la trêve de Dieu, et sur le fondement ainsi posé, s’éleva peu à peu l’édifice social, avec ses corps organisés suivant l’ordre des intérêts communs : le travail, instrument principal des intérêts et des besoins, fut aussi le premier objet de l’association commune, et la corporation, rapprochant les maîtres et les ouvriers, lui donna partout une féconde et pacifique organisation. L’Eglise présidait à ce magnifique épanouissement de l’initiative humaine; les princes en reconnaissaient la légitimité par leur sanction suprême et les peuples y trouvaient le berceau de leur constitution nationale.

Ce n’est pas à vous qu’il faut l’apprendre, Messieurs, à vous, dont les pères sont sortis de ces puissantes communes de Flandre nées de la robuste union des vieux corps de métier, et à deux pas de cette place où j’ai vu tout à l’heure votre histoire écrite sur les murs vénérables de cet hôtel-de-ville couronné par la Vierge Marie et de cette antique collégiale, debout à côté de lui, comme pour le protéger et le couvrir de son ombre. (Longues acclamations). Tel est le plan magnifique dans lequel, pendant de longs siècles, s’est déroulée l’histoire du monde, non sans souffrances et sans revers, non sans abus et sans violences, mais du moins dans une harmonie générale que ne troublaient point sans cesse l’explosion farouche des haines sociales et la menace perpétuelle d’une totale désorganisation. Un des tribuns de la Révolution, vaincu par la vérité, a célébré, en termes admirables, cette glorieuse histoire. Ecoutez, Messieurs, écoutez cette page célèbre de Louis Blanc, que je ne me lasse pas de relire :

« L’Église était le centre de tout. Autour d’elle à son ombre, s’asseyait l’enfance des industries. Elle marquait l’heure du travail, elle donnait le signal du repos. Quand la cloche de N. Dame ou de St. Merry avait sonné l’Angelus, les métiers cessaient de battre, l’ouvrage restait suspendu, et la cité, de bonne heure endormie, attendait, le lendemain que le timbre de l’Abbaye prochaine annonçât le commencement des travaux du jour. L’esprit de charité avait pénétré au fond de cette société naïve qui voyait St. Louis venir s’assoira côté d’Etienne Boyleau, quand le prévôt des marchands rendait la justice. Sans doute, on ne connaissait pas alors cette fébrile ardeur du gain qui enfante quelquefois des prodiges, et l’industrie n’avait point cet éclat, celle puissance qui aujourd’hui éblouissent, mais, du moins, la vie du travailleur n’était pas troublée par d’amères jalousies, par le besoin de haïr son semblable, par l’impitoyable désir de le ruiner en le dépassant. »

Et maintenant, Messieurs, ramenez vos regards sur la civilisation de votre temps. Cet homme, qui vous était apparu transfiguré par le reflet de sa céleste origine, et relevant vers le Ciel son front courbé par la fatigue, pour y chercher, dans l’espérance, le courage et la consolation, cet ouvrier que vous aviez vu soutenu dans son labeur quotidien par le bras maternel de l’Eglise, et retrouvant dans la joie du repos hebdomadaire le sentiment de sa libellé, cet artisan dont la corporation défendait les droits, préservait la vieillesse et assurais l’avenir, en garantissant sa capacité, le voilà! Il est seul, seul au milieu de la foule de ses compagnons, sans une institution qui le protège, incertain de son lendemain, riche une heure si son bras est robuste et l’ouvrage abondant, misérable l’instant d’après si la maladie le saisit, si quelque accident le terrasse, ou si l’âge le touche de sa flétrissure ! L’Eglise qui fut sa mère est pour lui sans puissance : les chefs des nations ont repoussé ses lois, croyant qu’elles secouaient un joug et lui, séduit par leur exemple, il a rejeté sa tutelle, croyant qu’il s’émancipait ; les hommes lui ont dit qu’il était libre et l’ont couronné d’une royauté menteuse, et lui, dans l’éblouissement de l’orgueil un moment satisfait, il a renié le nom qui affranchissait son âme et qui lui promettait une couronne éternelle. (Bravos prolongés.) Il en porte un autre, stigmate de sa destinée; c’est le prolétaire, celui qui n’a ni loyer, ni lendemain assurés.

La foi est morte dans son cœur ; on l’y a tuée, par l’éducation, par l’exemple, par le livre, par le journal, par les excitations de toute espèce. Entre le prêtre et lui ou a élevé la barrière de la méfiance et de la haine! On lui a désappris le chemin de l’église; il n’y va plus chercher, dans l’éclat des pieuses cérémonies, le délassement de son esprit et de son âme ; son regard ne monte plus vers le ciel, et sur l’horizon borné de la fosse où il descend, de l’usine où il s’enferme, il n’entend autour de lui que les aspirations de la terre. Le repos du septième jour ne lui appartient plus, et celui qu’il va chercher dans l’orgie du lendemain ne lui donne qu’une fatigue nouvelle! Le son joyeux de la cloche sacrée ne mesure plus l’effet de son bras. Ce n’est plus un homme, c’est l’instrument de la production, et le travail lui-même n’est plus l’austère, mais fécond emploi de son activité, c’est une marchandise qu’il vend pour vivre au prix qu’il en trouve. (Vifs applaudissements.) Sa femme, son enfant sont entraînés avec lui dans ce marchandage des corps et l’édifice sacré de la famille s’écroule dans une fatale désorganisation! Son maître, oublieux comme lui de la loi divine est livré à la passion du gain et à l’emportement des instincts matériels. Entre ces deux Hommes que la volonté de Dieu avait associées pour une oeuvre commune, il n’y a plus de lien moral permanent. Ce sont deux étrangers dont les intérêts sont contraires, parlant deux ennemis. La guerre est entre eux, ardente, sauvage, meurtrière. Entre les maîtres eux mêmes, la lutte pour la richesse est engagée sans trêve ni merci. La nécessité d’une concurrence sans limites engendre une surproduction effrénée qui aboutit périodiquement à des crises formidables, et chacune de ces crises jette dans la misère des milliers d’êtres humains. La spéculation financière a envahi toutes les branches du travail, et dans ces immenses exploitations industrielles où le capital anonyme, sans patrie, sans responsabilité directe, tient la place du maître, l’homme disparaît vaincu, écrasé par la matière. (Longs applaudissements.) Le paupérisme se répand comme une plaie chaque jour plus hideuse, et le luxe grandissant n’est qu’un décor dressé par la civilisation moderne, derrière lequel se cache une misère affreuse, que l’Eglise privée de ses biens et de ses institutions charitables ne peut plus secourir, et que la société civile impuissante est incapable de conjurer. Messieurs, je ne bornerai pas à des affirmations ce lamentable tableau. Les preuves abondent : je ne puis pas les multiplier à l’excès ; j’en ferai cependant passer quelques unes sous vos veux. En France, de nos jours, malgré la loi qui fixe la durée du travail à 12 heures, les journées de 13, 15, quelquefois 18 heures, 20 et 21 heures, ne sont pas sans exemple; dans les tissages mécaniques de l’Ain et de Saône et Loire on travaille 13 heures, dans les tissages de coton des Vosges, 14 heures, ailleurs, jusqu’à 10; parfois même l’ouvrier passe la nuit complète du samedi : il se retire le dimanche matin, après avoir travaillé 21 heures consécutives. Dans le moulinage de l’Ardèche, de malheureux enfants travaillent depuis 4 heures du malin jusqu’à 7 h 1/2 du soir; dans les filatures de laine de Fourmies, Anor et Trelon, et 18 La loi de 1848 qui règle la durée des heures du travail est lettre morte. Un journal qui professe, en matière économique des idées très libérales, l’économiste français, qui est dirigé par un homme éminent, M. Leroy- Beaulieu, décrivant l’état des logements ouvriers à Paris s’exprime ainsi :

« Des familles se trouvent entassées dans une chambre glaciale en hiver, humide en été, qui dans bien des cas ne prend jour que sur un escalier fétide ou une cour saturée de miasmes : les dernières statistiques établissent qu’il existe à Paris 3000 logements d’indigents qui n’ont ni poêle ni cheminée, et 5000 qui ne sont éclairés que par une tabatière. En même temps que la population de Paris s’accroissait en 7 ans de 15 % la population des garnis augmentait de plus de 80 % et ceci alors que le nombre des garnis ne s’accroissait que de 20% De là, ces caves, ces taudis dans lesquels est entassée ou plutôt enfouie toute une population d’ouvriers, de femmes, d’enfants.» (Profonde sensation).

Et dans une autre publication du même esprit, de la même école, Le Journal des Economistes, M. A. Mangin sur la misère à Paris, les rapports de M. Jules Simon à l’Académie des sciences morales et politiques, les travaux de MM. les docteurs du Mesnil et Trélat, constate que tous ont dénoncé comme un péril public et comme une honte pour notre civilisation, l’insuffisance et l’insalubrité des logements, « où grouille dans une malpropreté et dans une promiscuité hideuses, la population misérable de Paris. » En Russie, un rapport de M. Janjoul, inspecteur du département du commerce et des manufactures, sur la situation dos ouvriers dans les districts de Moscou et de Vladimir fait connaître des faits monstrueux : 8112 enfants de 9 à 14 ans employés dans les 180 usines qu’il a visitées; des enfants de 10 ans travaillant jusqu’à 13 et 18 heures; la journée de l’ouvrier, sans distinction de sexe, poussée jusqu’à 15, 16 et 18 heures; les ouvriers dormant dans les ateliers, couchés pôle mêle à côté des étuves imprégnées d’émanations malsaines. (Vive sensation.) Il fait la description d’un passage étroit qu’il a vu dans une de ces usines, régnant entre une infinité de roues dentées où les ouvriers doivent nécessairement passer par centaines; à chaque pas, c’est pour eux une menace de mort. Le contremaître interrogé répond qu’ordinairement on se sert d’étuis pour couvrir les machines, mais qu’ils sont endommagés et qu’on n’a pas eu le temps de les réparer. (Nouvelle sensation.) En Autriche, la Bévue Autrichienne, donne la monographie de 111 fabriques de l’industrie textile, particulièrement en Basse Autriche et en Moravie ; elle parle de femmes enfermées dans des séchoirs où la température est de 40″ Réaumur, travaillant de 6 heures du matin à 10 heures du soir et même à minuit. A Pernilz, le travail est très souvent poussé jusqu’à minuit. A Piesling, les femmes enceintes travaillent jusqu’à leur accouchement. Le règlement prescrit aux ouvriers de faire leur dîner de midi pendant le travail. A Brunn, dans les fabriques de lainages, on travaille de 5 h. du malin à 8 heures du soir avec un repos d’une heure. Dans une fabrique de tissus on travaille 12 et 18 heures, les fileurs dorment dans la fabrique sur de vieux sacs de laine; dans une autre, on travaille 114 heures par semaine, soit plus de 16 h. par jour. La même revue a publié de récents travaux de M. l’abbé Eichhorn, sur le misérable état de la population ouvrière dans les faubourgs de Vienne, à Florisdorf, à Gross-Tedlersdorf, à Neu-Léopoldau ; ce sont des détails à faire frémir : des centaines d’enfants grandissant en dehors de toute surveillance des parents, le père et la mère retenus toute la journée à la fabrique, (quelquefois 18 h par jour, des écoliers vêtus de loques au plus fort de l’hiver, à peine nouris, dégradés dès le plus jeune âge, tout ce monde vivant dans une immoralité dont je ne puis même pas essayer la description) En Bavière, 14, 16 h. de travail sont habituelles ; l’excès du travail est signalé par les rapports officiels comme la cause de la grande mortalité qui règne dans la classe ouvrière. En Angleterre, M. Gladsone disait déjà en 1843 à la Chambre des communes :

« C’est un caractère des plus tristes de l’état social de notre pays que l’augmentation constante des richesses des classes plus élevées et l’accumulation du capital soient accompagnés d’une diminution dans la puissance de consommation du peuple et d’une plus grande somme de privations et de souffrances dans les classes pauvres. »

En 1866, le docteur limiter parlait des conditions affreuses où sont logées plus de 200,000 personnes; en 1871, M. Henry Fawett constatait que le mal était encore aggravé : il parlait des impasses et des cours étroites, des huttes où un gentleman n’oserait pas mettre ses chevaux et ses chiens, il citait les témoignages d’inspecteurs des commissions sanitaires. Mais, voici une brochure plus récente : the Outcast London, le cri amer des parias de Londres.

«Ceux qui liront ces lignes, dit-elle, pourront à peine se faire une idée de ces réduits empestés dans lesquels sont entassés des dizaines de milliers d’êtres humains… il faut traverser des cours saturées d’émanations fétides, dans lesquelles ne pénètre jamais un rayon de soleil ni un courant d’air frais, chercher son chemin par des corridors obscurs, couverts de vermine, monter des escaliers en ruine et si l’on ne se laisse pas repousser par ces odeurs insupportables, on arrive enfin dans des trous où sont entassés des milliers d’êtres humains, pour lesquels Jésus-Christ est mort comme pour nous. Un inspecteur a découvert dans une cave une famille, père, mère, trois enfants et quatre cochons. Un autre, un homme malade de la petite vérole, sa femme qui relevait de ses huitièmes couches et les sept enfants demi-nus. {Profonde sensation.) »

Vous comprendrez certainement quel sentiment de réserve me commande de ne pas pousser ce lugubre examen jusque dans le pays qui me donne aujourd’hui l’hospitalité. D’ailleurs, je me hâte de le dire, au milieu du grand développement industriel de votre pays, les habitudes religieuses encore conservées, le respect pour la loi divine, paraissent vous avoir préservés jusqu’ici des excès que l’impiété enfante dans d’autres pays. Et pourtant, j’ose vous le dire, faites vous mêmes cet examen et je ne suis pas sûr que votre conscience en sorte sans trouble. Messieurs, mon intention n’est pas d’ouvrir ici un débat économique, ce n’est pas le but que je me propose; j’ai voulu constater le mal et j’en ai découvert trois causes principales, la destruction de la foi et le mépris de la loi divine qui a engendré les haines sociales et les abus de la force, la spoliation de l’Église qui a tari la distribution de la charité, et enfin le brusque renversement d’une organisation industrielle, que rien n’a remplacée, qui a créé l’antagonisme entre les maîtres et les ouvriers.

Quant au mal en lui-même, je ne crois pas qu’on puisse en nier l’existence. Les économistes attachés aux doctrines libérales ne l’ont pas contesté. M. Leroy Beaulieu dont l’autorité est reconnue de tout le monde l’appelle un mal « peut être tempo- raire, » qui tient à la rapide transformation des conditions économiques. Un autre écrivain, non moins autorisé, que vous connaissez bien, car il est, je crois, votre compatriote, M. de Molinari fait des déclarations semblables dans un livre récent et particulièrement intéressant, L’Evolution économique : « Nous sommes, dit-il, dans un moment intéressant, où la grande industrie s’élève sur les ruines de sa devancière, non sans causer des désastres et des ruines, mais par une évolution irrésistible qui n’est qu’à son début. » Il reconnaît « qu’après la chute des institutions et des coutumes qui intéressaient le maître à la

bonne conservation de l’ouvrier et qui l’empêchaient dans une certaine mesure d’abuser de ses forces, il s’est produit une tendance générale à exiger de l’ouvrier un maximum de travail dépassant ses forces, en échange d’un minimum de subsistances, trop souvent insuffisant pour les réparer. » Il avoue que : « La multitude qui vit de son labeur quotidien a commencé par souffrir plus des changements occasionnés par le nouvel ordre de choses qu’elle n’en a profité. » Messieurs, je m’explique assurément que des hommes qui veulent envisager ces questions dans la paix de leur cabinet de travail et au simple point de vue de l’observation scientifique puissent trouver le moment intéressant et exhorter à la patience ceux qui traversent celte irrésistible évolution. Je m’explique cet état d’esprit, mais je ne m’y sens pas posé. Quand je songe que derrière ces mots de froide analyse il y a des ruines et des souffrances accumulées, que l’enjeu de cette évolution inévitable, ce sont des vies humaines, et que chacune de ces crises, de ces catastrophes financières, entraîne une effroyable misère pour des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants; quand je songe que l’essor indéfini de la production et l’accroissement des richesses pour quelques uns, rencontrent comme correctif celte détresse, cette incertitude du lendemain, cet anéantissement du foyer et de la famille, et cette dégradation de l’enfance, qui sont le partage du plus grand nombre, quand je songe enfin que ceux-là sont cependant des hommes comme nous, sortis de la même origine, créés pour la même fin, animés comme nous d’une âme immortelle, quand ces images se pussent devant mes yeux, mon coeur se serre, ma conscience se trouble, et je me demande s’il est possible que des catholiques, que des chrétiens acceptent froidement un pareil état social. Je ne le crois pas, je ne m’y résoudrai jamais. (Acclamations prolongées.) Car, enfin, dites-moi, si, par notre indifférence, nous contractons une complice dans ce grand désordre, dites-moi ce que nous aurons à répondre quand au sein de ces foules de déshérités, des voix se lèveront qui leur montreront, en face d’elles, pour exciter leur convoitise, le luxe, la jouissance, le plaisir et tous les privilèges de la richesse et qui, adressant un appel énergique aux passions matérielles de ces hommes déchus de leurs aspirations surnaturelles, allumeront dans leurs âmes l’ardeur des haines sociales et le feu des appétits sauvages? Qu’aurons-nous à répondre quand le socialisme se dressera au milieu de ces misérables, leur jetant des paroles enflammées, dénonçant avec sa logique impitoyable les injustices scandaleuses du régime actuel, montrant du doigt avec le langage passionné d’un Lassalle, « les entrepreneurs et les spéculateurs qui jouent sur le dos des travailleurs comme sur un tapis vert à ce jeu de hasard qu’on appelle la production, » opposant aux misères de l’individualisme, les séduisantes chimères du collectivisme? Et si un jour vient où les hommes qui complotent dans l’ombre la désorganisation sociale, entraînent par l’appât de je ne sais quelle délivrance chimérique, ces malheureux saisis par le vertige de la misère, s’ils les enlacent, par l’attrait de l’appui mutuel, dans les chaînes de leurs associations secrètes, s’ils les conduisent aux luttes violentes de la grève, ou peut-être aux combats sanglants de l’émeute, je vous le demande, qu’aurons-nous à répondre? L’autorité! Mais on a détruit, dans ces coeurs, avec la croyance en Dieu, le fondement qui la supporte ! Le respect des lois et des propriétés ! Mais on a appris à ce peuple le mépris de la plus antique et de la plus sainte de toutes les lois, le mépris de la loi divine! On lui a donné l’exemple de la plus odieuse, de la plus injuste des spoliations, la spoliation de l’Eglise ! (Applaudissements.) La résignation! Mais on a arraché de ces demeures, l’image du Divin crucifié, qui montrait aux malheureux, abimés dans la souffrance, son front sanglant et ses membres déchirés comme pour leur dire : j’ai souffert plus que toi et je le garde, maintenant, pour prix de tes douleurs, une place à mes côtés, au sein de ma gloire éternelle !! (Acclamations, bravos et applaudissement répétés.) Quoi ! On a détruit toutes les barrières, renversé toutes les digues, et l’on s’étonnerait de voir la tempête se déchaîner et le flot se précipiter! On a proclamé la loi de la richesse, on a fait de l’intérêt et de la jouissance le terme de la vie et la règle du travail, et on s’étonnerait de voir ceux qui n’ont rien y prétendre à leur tour ! Non ! Non ! Cela n’est pas permis : c’est la parole de Mgr. Mermillod à Ste-Clotilde : « Vous m’avez ôté le ciel, et vous m’avez promis la terre! Je veux la posséder! » C’est la logique de la Révolution! Qui donc pourra lui barrer la route? Est-ce la force, enfin?

Ah! Messieurs! La force, je l’ai vue faire son oeuvre terrible! J’ai vu la société écraser, dans une impitoyable répression, la plus barbare des révoltes! J’ai vu ces violences et ces désespoirs inoubliables, et ce jour-là j’ai compris pour toujours, que si la force peut être l’implacable nécessité d’un moment, bien loin d’être jamais une solution, elle ne fait que creuser plus profondément le gouffre des passions! (Longues acclamations.) La force, Messieurs, Dieu vous garde de ce redoutable devoir! Mais qu’il vous garde surtout de vous y attacher comme à une suffisante et durable barrière! Et si les barrières morales sont détruites, et si la force est impuissante, n’y a-t-il donc plus rien? Parvenu là, au terme de la route que je m’étais proposée, éperdu de ces menaces, effrayé de ma faiblesse, il semble que je n’aie plus qu’à courber la tôle devant d’inévitables catastrophes! Je l’avoue, on dirait que Dieu, lui-même, las d’être outragé, se détourne de nos sociétés vieillies, et qu’il veut permettre à l’injustice de préparer à loisir le règne de la violence. Messieurs, laissez-moi le dire, quelqu’ardente que ma parole puisse vous paraître: si la classe élevée, celle à qui Dieu a imposé, par la fortune, par le rang, par l’éducation, un devoir et une charge dans la société, si la classe élevée ne devait jamais s’arracher à l’égoïsme et à l’indifférence, si par une insouciance qui n’amoindrit pas sa responsabilité, elle devait toujours, en fermant les oreilles aux avertissements et les yeux aux réformes nécessaires, favoriser inconsciemment le développement des haines sociales; si la jeunesse, enfin, au lieu de s’étioler dans des plaisirs, indignes d’une société chrétienne, ne devait pas un jour s’élancer au devant du péril pour sauver la nation, oui, il faudrait désespérer de l’avenir. Mais c’est un arrêt que je n’accepte pas, que je n’accepterai jamais, tant qu’il y aura dans le monde des enfants de l’Eglise, debout pour la servir et pour payer d’exemple. (Applaudissements prolongés.) C’est à eux que je parle : c’est à eux qu’en arrivant aux derniers mots de ce discours, j’adresse un appel où je voudrais faire passer toute l’énergie de mon âme et de ma conviction. Je me souviens d’un mot de l’un de vos plus illustres compatriotes, du baron de Gerlache, s’écriant, après avoir contemplé ce terrible problème des inégalités sociales : «la Providence estelle donc endormie ! Non, c’est vous qui dormez ! »

Il y a, Messieurs, des sommeils qui sont des crimes; l’histoire en garde le souvenir et la justice humaine ne pardonne pas à la sentinelle endormie qui laisse passer l’ennemi. (Bravos répétés.) Quoi qu’on fasse pour s’étourdir et se tromper, l’alarme est donnée, la question sociale est posée dans le monde entier : elle est posée par la faillite morale et matérielle de la Révolution qui l’a ouverte, et dont le siècle qui l’a vu naître, en s’acheminant vers son déclin, retourne contre elle les principes destructeurs. Le vide creusé dans l’âme populaire par l’écroulement de ses vieilles croyances est ouvert comme une plaie toujours vive, que la tentation inassouvie des jouissances matérielles ne fait qu’irriter : l’organisation industrielle et sociale, précipitée en un jour, au moment môme où s’opérait la plus grande transformation économique que les siècles aient connue, a laissé, en tombant, une place toujours béante, et le monde du travail, fatigué du désordre, las de l’individualisme qui le dévore, aspire vers un ordre qui le sauve de l’anarchie. La faiblesse opprimée, la pauvreté croissante se tournent en suppliantes vers la société laïque et lui demandent l’appui que leur offrait jadis la main de l’Eglise. C’est partout la plainte et la souffrance, sans cesse exaspérées par la voix du socialisme, impitoyable dans ses critiques, impuissant dans ses remèdes. Les Gouvernements s’émeuvent! Le chancelier de fer, au sommet de sa puissance, appelle à son aide toutes les forces de l’Etat pour disputer l’Allemagne au péril social : l’Autriche relève d’une main timide et mal assurée les corps d’artisans et prépare lentement des lois protectrices : L’Angleterre effrayée du paupérisme qui la ronge invoque, pour y mettre un terme, la Couronne et le Parlement; la France se débat éperdue entre la menace et l’impuissance et, de son sein, des voix s’élèvent, parties des extrémités les plus opposées, pour conjurer la haine et l’antagonisme de reculer enfin devant l’intérêt national, les maîtres et les ouvriers de s’unir dans la paix, les pouvoirs publics de limiter le travail, de refréner la spéculation, de garantir la vieillesse et la vie des enfants du peuple, de lui rendre même, sous quelque forme laïque, ce repos du septième jour, dont les hommes n’ont jamais su ni pénétrer le mystère ni se passer impunément ! {Applaudissements.) Les querelles politiques ne suffisent plus à occuper les peuples; les luttes religieuses ne serviront plus bientôt à les tromper; la lutte sociale est la fatalité du monde. Et, seule, l’Eglise est prête à y faire face. Seule elle porte dans son sein la foi qui relève et qui console, la foi qui éteint les désespoirs et qui fortifie les âmes ! Seule elle apporte aux hommes dans la fraternité chrétienne le secret de la paix et le ferment des institutions communes. Seule elle garde les lois de la justice qui donnent aux grands la mesure de leur force, aux faibles la garantie de leurs droits. Seule elle possède les trésors de la charité qui subvient aux souffrances et prévient la misère. Seule, ainsi, elle peut inspirer la triple réforme d’où dépend le salut social : l’éducation qui forme les âmes; l’organisation qui rapproche les intérêts; la législation qui protège la faiblesse. {Longs applaudissements.) Ainsi toute réforme sociale vient de Dieu, et ceux-là seuls peuvent l’accomplir qui se confient dans ses lois. Le maître illustre qui a fait, si longtemps, l’honneur de cette université, en jetant par ses leçons et ses écrits les fondements de l’économie chrétienne, M. Charles Périn, dont je me félicite de pouvoir saluer ici comme un ami, presque comme un compatriote, le successeur éminent. {Applaudissements.) M. Charles Périn l’a dit en termes éloquents : « Les hommes chercheront en vain la stabilité s’ils ne la demandent à Dieu… Législation révolutionnaire, économie révolutionnaire, moeurs révolutionnaires, toutes choses perpétuellement agitées, instables et précaires. Si Dieu n’est rendu à nos sociétés elles s’useront et périront dans les convulsions de l’activité inquiète et maladive qui les dévore. » C’est la paraphrase du dernier mot de Louis Veuillot dans la préface des Libres-Penseurs : « Si Dieu ne répond pas au problème social, rien n’y répond assez ! » Messieurs! Qui donnera la réponse de Dieu à cette société troublée? Qui? Si ce ne sont les catholiques? Et qui, parmi les catholiques, prendra l’initiative de ce grand mouvement, si ce ne sont les jeunes gens?

Il y a un demi siècle que Frédéric Ozanam, dans l’ardeur de sa vingtième année, écrivait ces paroles prophétiques : « Il y a beaucoup d’hommes qui ont trop et qui veulent avoir encore : il y en a beaucoup plus d’autres qui n’ont pas assez, qui n’ont rien, et qui veulent prendre si on ne leur donne pas. Entre ces deux classes d’hommes une lutte se prépare, et cette lutte menace d’être terrible : d’un côté la puissance de l’or, de l’autre la puissance du désespoir. Entre ces armées ennemies, il faudrait nous précipiter sinon pour empêcher, au moins pour amortir le choc. Et notre âge de jeunes gens nous rend plus facile ce rôle de médiateurs que notre titre de chrétiens nous rend obligatoire. {Longs applaudissements.) »

A cinquante années d’intervalle, je vous répète le cri d’Ozanam! Il le jetait au nom de la charité : je le jette à mon tour au nom de la justice. Le socialiste Bakounine a donné aux siens ce cri de ralliement qui a remué profondément les âmes : « Allons au peuple ! » C’est à nous de le répéter pour nous mêmes ! Allons au peuple, Messieurs! C’est l’œuvre du siècle à venir. Allons au peuple, quittons les sentiers battus où se traînent les conventions de là politique et les préjugés du monde! {Bravos et applaudissements.) C’est dans son sein que s’agiteront désormais les grandes questions de notre temps! Allons à l’ouvrier, pour le connaître, pour l’aimer. {Acclamations et applaudissements répétés.) Allons à lui pour savoir ce qu’il souffre et ce qu’il demande: nous ne le savons pas assez, nous ne le voyons qu’à travers ses égarements et cependant, exploité par ceux qui le flattent, opprimé par la fausse liberté qui l’écrase, déshérité par l’impiété qui l’avilit, il est là, dans son lamentable isolement, sans autre force que la violence, sans autre appui que la révolte, victime de ses propres emportements et cherchant en vain des amis qui le servent au lieu de se servir de lui! (Vives acclamations.) Soyez ces hommes ! C’est la gloire que je vous propose. J’aurais pu vous offrir d’autres luttes et peut-être, en effet, dans votre Belgique, moins livrée jusqu’ici que les autres nations aux discordes sociales, mon langage vous paraîtra-t-il porter avec lui quelque excès! Je ne regrette pas cependant les perspectives que j’ai voulu vous ouvrir, et ce n’est pas seulement parce que votre pays, si industriel, est au premier rang parmi ceux qu’intéressent les réformes sociales, c’est aussi, c’est plus encore, je vous l’ai dit en vous abordant, parce que vous êtes ici dans une des places fortes de l’Eglise, et qu’ainsi toute action catholique doit chercher un point d’appui sous ces Halles antiques où tant d’illustres générations ont marqué leurs pas, (Longs applaudissements.)

En dépit des outrages et des épreuves, les catholiques tiennent aujourd’hui dans le mouvement des nations européennes une place chaque jour grandissante ; et les violences contre la liberté de l’Eglise, les attentats contre l’éducation chrétienne, le désordre social enfin soulevé par les questions ouvrières, ont déterminé le triple terrain où s’exerce leurs revendications. En Allemagne, le parti du Centre est devenu l’arbitre des discussions parlementaires : fort de sa cohésion puissante, appuyé sur les associations ouvrières multipliées de toutes parts, il oppose aux persécutions du Culturkampf l’invincible barrière de ses résistances, aux menaces du socialisme les lois protectrices de la faiblesse, à l’omnipotence de l’Etat et au programme collectiviste l’organisation du travail et des professions sociales. En France, au milieu des abaissements qu’inflige à la fille aînée de l’Eglise la révolution triomphante, les catholiques n’ont point courbé la tête, et voici que, vaincus sur bien des champs de bataille, réduits à protester contre la persécution de l’Eglise, défendant pied à pied contre la franc-maçonnerie victorieuse l’âme de leurs enfants, ils prennent l’offensive sur le terrain social, revendiquant, au nom de la justice et de la charité, les droits des ouvriers, dressant, en face des ruines de l’individualisme, les fondements d’un régime corporatif nouveau, et couvrant déjà leur pays d’un mouvement d’idées et de faits qui les emporte eux-mêmes au-delà de leurs espérances. Les catholiques de Belgique ont fait mieux. Ils ont vaincu et leur victoire a retenti comme un signe d’espérance et comme un exemple fécond. Portés ainsi, d’un seul coup, jusqu’à l’avant garde, ils ont dans l’armée de l’Europe catholique, une place éminente et un rôle glorieux; c’est à eux de marcher les premiers dans la lutte engagée contre la Révolution. Tournés vers le siège de Pierre, d’où descend toute vérité, ils répondront à la voix de ce grand Pontife dont le coeur a gardé pour leur patrie de si anciennes et si durables tendresses, {Acclamations et applaudissements prolongés) ils répondront à la voix de Léon XIII, dénonçant au monde le péril du socialisme et de la franc- maçonnerie, et lui montrant, du même coup, le moyen de le conjurer, dans le respect de la loi divine, dans la protection des artisans et dans les associations fondées sous la main de l’Église. La parole du Pape ne tombera pas en vain sur cette terre de Belgique d’où sont sortis tant de glorieux soldats de l’Église et de la civilisation, qui, jadis, donnait au monde chrétien ce Godefroid de Bouillon, salué comme le chef suprême des nations et des langues réunies sous le drapeau de la croix, et qui, dans notre temps, se souvenant des luttes gigantesques du passé, les a renouvelées contre la franc-maçonnerie dans un combat à jamais mémorable. Vainqueurs dans cette première rencontre, vous ne bornerez pas là vos ambitions. Plus heureux que vos frères de France, vous êtes à l’abri des discordes politiques, et, fortement unis dans votre fidélité au pouvoir légitime, (Applaudissements) vous pouvez, libres d’un souci qui épuise nos forces, maintenir étroitement cette union féconde, pour le service de l’Eglise et de la patrie. Gardez, Messieurs, gardez avec un soin jaloux ce bienfait de l’union, c’est par elle que vous avez vaincu, c’est par elle que vous vaincrez encore, et que, dirigés par vos Evêques, vous aiderez par votre exemple, par vos travaux, et par vos oeuvres, les catholiques des autres nations à trouver la solution du problème redoutable dont le monde est ébranlé. (Tonnerre d’applaudissements, acclamations prolongées,)

Les applaudissements ont souvent interrompu ce splendide discours et une formidable ovation fut faite à l’éminent orateur en descendant de cette tribune du haut de laquelle il nous avait tenus, pendant près d’une heure et demie, sous le charme irrésistible de son éloquence.

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