Notes Politiques : Radicalisme et Patriotisme

NOTES POLITIQUES

13 octobre 1907.

RADICALISME ET PATRIOTISME

Ce n’est pas, évidemment, sans un certain ennui, mêlé de dégoût, que l’on sera contraint à suivre, dans les journaux du « bloc », les développements de cette comédie beaucoup trop longue, que jouèrent à Nancy, l’autre semaine, les congressistes du parti radical et radical-socialiste. Pour en arriver au dénouement bien prévu, c’est-à-dire à la réconciliation si facile, naturelle et nécessaire de la République dreyfusienne, qui représentait ici « l’ingénue », -avec ce « jeune premier dont l’emploi est tenu par le Socialisme antimilitariste de MM. Hervé et Jaurès, les metteurs en scène de cette triste parade ont pris bien trop de détours.

Je ne suppose pas, en effet, qu’ils aient espéré un seul instant faire illusion aux patriotes sérieux. Et, d’autre part, du côté de leurs amis, de ce qu’ils appellent « la démocratie », c’est-à-dire du grand troupeau des fonctionnaires et clients du Régime, l’électeur ne demandait pas, pour rester fidèle, qu’on fît de telles dépenses d’ingéniosité opportuniste.

Il n’y avait même pas besoin en cette occasion de faire sonner « toute la lyre » romantique du brave Dumont (du Jura), non plus que d’appeler à la rescousse la profonde philosophie et l’austère théologie de mon ancien camarade Steeg leur commun maître Ferdinand Buisson eût bien suffi, pour assembler les nuées, et dérober à la clairvoyance, du suffrage universel, (si « conscient » qu’on le suppose devenu), la gravité du conflit méchamment signalé par les réactionnaires que nous sommes, entre les exigences du patriotisme et celles de l’esprit républicain. Ce conflit est réel, sans doute: il naît de la nature même des choses.

Mais la nature des choses, des choses historiques et politiques surtout, lesquelles sont complexes, voilà ce dont les majorités, les foules ne se préoccupent jamais. Pendant quelques années encore, si nous n’y mettions bon ordre, la République pourrait certainement continuer de se développer selon sa loi, c’est-à-dire contre la France, sans que les populations françaises parvinssent, je ne dis pas à exprimer leur inquiétude et leur révolte, mais à en formuler les vraies, les profondes, les durables raisons.

Les leçons que donne, sous l’inspiration de ses chefs officiels et autorisés, l’instituteur primaire, leçons de perpétuel et universel anarchisme, au nom de la Liberté, leçons de basse et insatiable envie en face de toute richesse et de tout privilège, au nom de l’Égalité, leçons de lâcheté et de désertion raisonne ? Enfin, au nom de la Fraternité humanitaire et pacifiste, – toutes ces leçons mortelles pourraient continuer de détruire et de corrompre des générations entières de jeunes Français, sans que leurs parents se décidassent à concevoir que, sous la troisième République, c’est l’Etat lui-même qui désarme la Nation, qui « démilitarise » l’armée – et beaucoup plus sûrement que tous les Hervé possibles, par le seul rayonnement de son principe fondamental, de son esprit.

Cet esprit, toutefois, et ce principe, avec toutes ces conséquences plus ou moins prochaines, mais inévitables, il y a quelques-uns des congressistes de Nancy qui ne peuvent pas ne pas le connaître au fond, parce que, tels que les a faits leur haute éducation intellectuelle, ils ne peuvent pas ne pas l’avoir dès longtemps analysé et pénétré jusque dans sa source historique et philosophique l’individualisme de Rousseau et de Kant, la tradition même de la Révolution dite française.

Ces radicaux-socialistes « conscients », ce sont ces universitaires dont j’écrivais plus haut les noms, et sur l’état d’esprit desquels il m’est impossible de ne point m’interroger de temps en temps, ayant reçu jadis, c’était AVANT Dreyfus, la même formation qu’eux, subi les mêmes influences, accueilli d’abord et tenté de vérifier par l’expérience les mêmes théories ou les mêmes rêveries.

Or, je leur demande aujourd’hui, après ce Congrès de Nancy où ils ont, comme députés, comme politiciens électoraux, travaillé de leur mieux à maintenir intact leur fameux « bloc de gauche » sans cependant accueillir les adeptes d’un antipatriotisme déclaré, qui semble encore faire peur, vraiment, au « suffrage universel » je leur demande « Voyons, où en êtes-vous, maintenant, non plus comme députés, mais comme philosophes, comme penseurs sincères? Dans cette crise, dont vous sentez toute la profondeur, et dont vous pressentez la durée, la violence probable, que ferez-vous bientôt? Quand la question se trouvera posée, une bonne fois, en face d’un fait, entre les exigences de la République, de la vraie, de celle qui va toujours à gauche, et les exigences de l’Ordre ou de l’Honneur français qui souvent vous pousseront à droite, de quel côté irez-vous? »

C’est ici que je ne voudrais point que mon ancien camarade Steeg s’imaginât me faire plaisir, en répondant comme il le fit à Nancy, selon la casuistique assez piteuse de M. Buisson « Plutôt Cochin qu’Hervé! »

Il est donc des circonstances où vous voteriez, dites-vous, pour Cochin ? Eh bien, moi pas mon cher. Voilà l’horrible extrémité à laquelle je veux être assuré, moi royaliste, de ne jamais être conduit. Et c’est précisément pourquoi je travaille de tout mon cœur à restaurer en France, le plus tôt possible, la monarchie. «Il y faudra quelque temps! » répondez- vous, pleins d’une douce ironie.

« Savoir! » répliquerai-je seulement, pour aujourd’hui.

Mais en attendant, puisque nous sommes, au surplus, un certain nombre de citoyens français qu’anime la même résolution, la même certitude, il me plaît de supposer que si, parmi nos adversaires d’aujourd’hui, quelques-uns sont capables de quelque réflexion désintéressée, ils se demanderont un jour ou l’autre si nous n’avons point, pour penser et travailler ainsi avec suite, avec persévérance et avec allégresse, à démolir leur République, quelques bonnes raisons, solides et intelligibles.

Et, ces adversaires-là, j’estime que l’Action française a le droit, a le devoir d’espérer trouver tôt ou tard parmi eux, je ne dis pas des alliés, mais des partisans énergiques et des propagandistes précieux.

La vérité politique, telle que l’histoire de la France comme l’histoire de toutes les grandes nations modernes, nous l’enseigne, peut, à coup sûr, être expliquée, éclaircie, réhabilitée auprès de nos concitoyens par d’autres interprètes que les universitaires radicaux-socialistes, et que ceux-là surtout, qui n’enseignent plus qu’aux pauvres vieux élèves affalés sur les bancs du Palais-Bourbon. Il y a, certes, d’autres « élites», et supérieures à celles-là, sur lesquelles l’Action française peut compter pour sa propagande il y a, d’abord, cette élite, incomparable par l’énergie et la lucidité dialectique, autant que par le courage tout simple et toujours prêt, que forment nos grands amis: les officiers qui luttèrent victorieusement, à Hennés et ailleurs, contre la mystification dreyfusarde. Toutefois, il ne pourrait nous être indifférent de savoir si, oui ou non, parmi les « philosophes » de l’Université actuelle, il est quelques esprits auxquels ne suffise plus, lorsqu’il s’agit de l’organisation de la « chose publique » en France, un vague et mol recours à la sentimentalité « millénariste » du vieux parti républicain.

La notion de progrès, cette notion que Comte a si superbement rattachée à celle de l’Ordre, comme à sa « base », est-elle vraiment condamnée à demeurer si confuse, si indécise, si débile, dans l’intelligence des républicains, des « radicaux », des « socialistes » d’aujourd’hui, qu’il faille désespérer de la leur faire reconnaître, tout entière, dans un effort méthodique de reconstitution politique de la France? Non, peut-être.

C’est pourquoi je ne puis éviter de songer aujourd’hui aux radicaux patriotes qu’aurait vraiment inquiétés, ces jours-ci, la question posée au Congrès de Nancy, la question de savoir comment ils pourront maintenir l’esprit républicain, radical, radical-socialiste, socialiste, l’esprit du « bloc tout entier, dans des « motions » ou résolutions qui excluraient l’antimilitarisme d’Hervé et de Jaurès. A ceux-là, à ceux qui acclamèrent la motion Dumont, je voudrais montrer d’abord pourquoi leur problème est insoluble, à peu près comme la quadrature du cercle; et ensuite, comment, par le seul fait de la contradiction interne des deux sentiments qu’ils essaient de concilier, toutes les formules auxquelles ils arrivent, et d’abord celle de Dumont, favorisent la pire des hypocrisies, celle qui reste à demi-inconsciente et cherche à se duper elle-même, et le pire des opportunismes, celui qui, pour ne point s’avouer, se satisfait de grands gestes jacobins à la Danton.

Il y a, notamment, un fameux « Sous cette réserve. », bon billet qui eût mérité de faire le sujet des plaisanteries faciles et impitoyables de toute la presse.

Mais très sérieusement, je trouve qu’il faut, après que l’on a ri suffisamment, essayer de compatir à l’angoisse, ou à l’embarras, très réel, de l’infortuné radical-patriote eu face de son « cas de conscience ». Vouloir « répudier toute compromission avec les partis réactionnaires et conservateurs » est, en soi un parti pris tout à fait honnête et honorable et nécessaire, pour un homme d’État qui se range dans le parti radical-socialiste. Jamais, un seul instant, je ne songerai, quant à moi, à l’en blâmer.

Toute la question est de savoir si une telle incorruptibilité républicaine lui demeure effectivement possible. La « compromission », l’évitera-t-il? Je lui réponds Non. Vous ne l’éviterez pas. Déjà, du reste, vous le voyez fort bien. Que dis-je? Vous, Steeg, vous l’avouez crânement, vous vous sentez en quelque sorte obligé, par votre patriotisme demeuré vivant, de voter, le cas échéant, vous « socialiste », pour M. Denys-Cochin contre M. Hervé. Voilà le fait.

Eh bien! Cette nécessité qui risque de devenir fâcheuse pour vous, savez-vous à quoi elle tient? Tout simplement à l’essence même du régime républicain, à la fiction démocratique, sur laquelle il repose; au système du gouvernement des partis, des « petites foules », du nombre. Le gouvernement du nombre, des « petites foules », des partis ne consiste jamais qu’en des satisfactions données par les gouvernants, esclaves de leur majorité, à un sentiment commun, à une confuse passion qui anime cette majorité, qui la groupe et la tient, qui la constitue. Rien de plus grossier, de plus simpliste, de plus brutal et de plus aveugle que ces forces, qui deviennent les seules sources de l’autorité et les seules règles de l’énergie de l’homme d’Etat.

Or, dans le cas présent, il est évident que, patriote, vous ne pouvez espérer contrebalancer la force aveugle du sentiment dreyfusien qui pousserait le « bloc » de gauche vers Hervé, sans essayer de constituer un autre « bloc », le droite, celui-là, qui serait mû par un sentiment inverse, lequel impliquerait hélas! tout ce « nationalisme », tout cet esprit de « réaction », dont vous passez votre vie à vous défendre et à vous méfier.

Je ne concevrais pour vous qu’une seule chance de voir défendus sérieusement, intelligemment, ces intérêts vitaux du pays à propos desquels votre patriotisme s’alarme à bon droit, et de les voir triompher, enfin, ces intérêts sacrés, dans les conseils du gouvernement, sans que le gouvernement fût engagé pour cela à vous imposer tous les sentiments des hommes de la vieille droite c’est si ce gouvernement cessant d’être l’esclave, la chose d’une majorité, soit réactionnaire, soit révolutionnaire, c’est-à-dire d’une de ces petites foules qui ne sont animées, liées, et mues, que par des sentiments et des passions, c’est-à-dire par ce qu’il y a dans la nature humaine de plus confus et de plus brutal, si le gouvernement, dis-je, redevenait l’œuvre et l’action, libre et réfléchie, de quelques véritables intelligences, capables d’apercevoir, de haut, les intérêts précis, positifs, divers et distincts dont l’accord doit- être trouvé chaque jour, pour que la nation vive.

Or, je dis que de telles intelligences, de telles volontés, celles d’hommes d’État véritables, ne travailleront en paix et avec fruit que lorsqu’elles n’auront de comptes à rendre qu’à un seul souverain au roi de France, de toute la France, ce chef, dont on n’eut jamais à craindre aucune « compromission », avec aucun parti, soit révolutionnaire, soit réactionnaire. Car son souci, dominant, perpétuel, unique, n’est-ce- point, dépassant et négligeant les partis, tous les partis, de veiller d’abord au Bien commun et public, le Bien public se trouvant ne faire qu’un avec son bien propre?

Henri Vaugeois

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