[Texte de la semaine] La sécurité du Travail par Pierre Chaboche

Affiche contre les délocalisations

Voici donc le nouveau texte de référence de cette semaine, tirée de l’Almanach de l’Action Française. Cette fois-ci, nous nous intéresserons à ce beau texte de Pierre Chaboche, président des Organisations Corporatives d’Action Française, qui traite avec lucidité de l’intemporel problème de la sécurité du travail.

S’il faut évidemment le remettre au goût du jour, l’article tire des conclusions facilement applicables de nos jours et remet à l’honneur l’esprit corporatiste, véritable leçon pour notre époque actuelle qui y trouverait assurément diverses leçons pour sortir de la crise économique. Comme pour la semaine dernière, un commentaire de texte sera produit dans quelques jours.

Le long des quais de la Seine à Levallois-Perret, grâce au fleuve bordé de grands arbres et malgré les hideuses usines, ce coin de banlieue parisienne a conservé un certain aspect pittoresque et n’est pas sans charme. Parmi le flot des travailleurs regagnant leurs demeures, j’aperçois un ouvrier dont le visage m’est bien connu : brigadier à ma batterie pendant la guerre, « brave soldat, courageux et dévoué » suivant la formule type des citations, avec cela débrouillard en diable et fort habile de ses mains.

La mémoire me revient immédiate des inoubliables services fendus par lui dans l’aménagement de nos cagnas, la réparation de nos voitures extraréglementaires, que sais-je encore? Quand on rencontre un ancien camarade de combat, on devrait penser à ses exploits, aux privations subies et aux dangers courus en commun. Mais non; ce sont les petits souvenirs du train-train quotidien de ces quatre années où il fallut déployer tant d’ingéniosité pour se procurer si peu de confort, qui remontent à l’esprit. Mille détails puérils me faisaient oublier sa croix de guerre héroïquement gagnée.

Lui aussi s’était arrêté, les yeux levés vers moi, averti sans doute par ce mystérieux magnétisme qui fait que deux frères d’armes passent rarement l’un près de l’autre sans se voir, malgré les innombrables préoccupations de la vie moderne. Déjà, nos mains se tendaient : « Tiens, c’est toi, vieux, comment vas tu? » — «; Et vous, mon lieutenant? ». La conversation bondissait presque immédiatement des nouvelles  de santé et de famille à ces souvenirs de guerre que les anciens poilus évoquent entre eux avec un réel plaisir mais sur lesquels ils préfèrent souvent garder un silence jaloux devant ceux qu’ils estiment incapables de comprendre parce qu’ils n’y ont pas été.

Quelques minutes plus tard, je connaissais tout le curriculum vitae de mon compagnon d’armes et comprenais pourquoi son front semblait assombri d’un grave souci. Ayant eu la chance, aussitôt après sa démobilisation, d’être embauché dans une manufacture d’automobiles où il avait passé quelques années heureuses, bien considéré, suffisamment payé, il avait assisté au déclin, puis à la déconfiture de cette maison. Ayant ensuite erré d’atelier en atelier, oiseau de passage comme tant d’autres, il avait fini par obtenir une place acceptable dans une de ces immenses usines modernes où toute la science, toute l’habileté des ingénieurs s’est acharnée à mécaniser le travail. Mais, à cause d’un ralentissement dans la production causé par l’endémique crise des affaires, il venait d’être compris dans une fournée de débauchage et mis à pied en même temps que plusieurs centaines d’autres ouvriers. C’était au plus fort de la période de chômage de 1927, et je sentais l’angoisse étreindre ce brave garçon à la pensée de sa femme et de ses deux jeunes enfants…

 

Pendant qu’il me contait ainsi sa peine, toute la vraie misère du prolétariat apparaissait devant mes yeux. Parmi les maux actuels, l’insécurité du travail est certainement l’un des pires. Qu’il est juste ce passage de lA. B. C. du syndicalisme où Firmin Bacconnier donne en quelques lignes la définition du prolétaire!

« Qu’est-ce qu’un prolétaire ?

Un individu proclamé libre par la loi, mais dont le droit à la vie n’est, pratiquement, fondé sur aucun titre juridique, pour ce motif qu’il ne possède que sa chair. C’est un exproprié ; s’il veut vivre, il doit, chaque jour, vendre ses membres ou son cerveau au prix fixé par la seule autorité patronale, qui garde la faculté de lui retirer quand il lui plaît ses moyens de subsistance. Le prolétaire est ainsi rejeté hors des cadres de la cité. Il n’y est que campé, a dit Auguste Comte. Cette situation est paradoxale, car il est inadmissible de priver de ses droits économiques un individu astreint par ailleurs, à toutes les charges civiles, militaires et financières du citoyen. Tel est cependant l’état du travailleur sous le régime institué en 1791 par la Révolution. Sans doute, les rigueurs en ont été atténuées, ces derniers-temps, par l’effet de l’action syndicaliste. Mais l’état de prolétaire subsistera tant que n’auront pas été reconnus par l’autorité patronale et par la loi :

1° Le droit effectif du travailleur sur le métier et à son exercice ;

2° Une juridiction corporative pour appliquer ce droit. »

Jadis, avant la suppression des corporations et la confiscation par la Révolution française, de leurs biens — qui ne l’oublions pas, appartenaient autant aux ouvriers qu’aux patrons — le compagnon jouissait d’une sécurité, relative et imparfaite comme tout ici-bas; mais cependant appréciable. Elle lui était procurée au moyen du patrimoine corporatif constitué grâce à des siècles de travail et grossi par le bienfait d’une administration presque toujours sage et prudente. Lé patrimoine corporatif, propriété collective des maîtres, des compagnons et des apprentis du métier, permettait en effet de les soutenir et aider dans toutes les circonstances  difficiles.

« A Toulouse, si un confrère ménétrier devenait malade et manquait dé ressources, lés bayles de la communauté devaient lui venir en aide sur les deniers de la caisse ; tombait-il en faillite et la pauvreté l’empêchait-elle de payer sa dette, on lui faisait sur la même caisse l’avance nécessaire pour l’éteindre, à condition  de la restituer dans un temps plus prospère…… »

Il en était de même des pâtissiers de la même ville à la fin du xv° siècle. On pourrait d’ailleurs multiplier ces exemples à l’infini. L’assurance contre les risques professionnels est souvent prévue dans les statuts des corporations.

«  Les couvreurs de Paris décident que toutes amendes qui surviendront, tant à cause dés mésaventures ou fraudes que autrement, qui seront adjugées aux dicts, jurez et confrairie, seront appliquées pour substanter et subvenir aux pauvres ouvriers dudict méstier qui tombent ordinairement de dessus lés maisons, ou en quelque façon que ce soit, ou aux autres pauvres nécessiteux dudict mestier. ».

« Maître Simon Lescalopier, orfèvre au pont des Changeurs, eut sa boutique pillée dans la nuit du 2 décembre 1587. Les voleurs poursuivis, abandonnèrent une partie de leur butin, qui fut trouvé sur la voie publique, entre autres une coupe d’or et un plateau d’argent ciselé. Instruite de ce fait, la corporation fit une enquête qui prouva le malheur du marchand ; les pertes qu’il avait subies furent estimées à 400 000 livres ; et le 8 décembre, c’est-à-dire six jours après l’événement, la corporation remboursait à Simon Lescalopier le montant intégral de sa perte. Voilà comment la corporation réparait un malheur. » 1

Hélas ! Que nous sommes loin de cet heureux temps. De nos jours le commerçant qui fait faillite honnêtement, l’ouvrier nécessiteux, le bijoutier volé par des malfaiteurs, peuvent toujours attendre une aide de leurs confrères ou camarades. Le monde est devenu impitoyable aux malchanceux et, si la charité privée fait encore des prodiges, les institutions ne favorisent que ceux qui réussissent. Depuis près de cent cinquante ans, l’ouvrier n’a jamais retrouvé sécurité semblable à celle que lui procurait l’organisation, du travail sous l’Ancien Régime.

Est-ce à dire que rien n’ait été tenté en vue d’améliorer sa situation? Divers systèmes ont été proposés ou mis en vigueur soit à l’étranger, soit en France, pour essayer de donner à l’ouvrier et à sa famille un semblant de sécurité. Je vais essayer d’en faire une brève critique.

Inutile d’insister sur le système socialiste ou communiste qui consiste à faire de l’Etat l’unique propriétaire de tous les biens et à transformer tous les citoyens en fonctionnaires logés, nourris, chauffés, éclairés… et tyrannisés par le plus inhumain des patrons. Ce système appliqué intégralement en Russie a donné les résultats les plus lamentables. La Révolution bolcheviste n’a pu vivre que grâce aux réserves accumulées par le régime tsariste; elle a dû abandonner successivement tous ses principes et même rétablir le droit de propriété  individuelle qui est la négation, pure et simple du collectivisme. Enfin les millions d’enfants vagabonds qui, de l’aveu des feuilles officielles, errent à travers les républiques soviétiques, volant leur nourriture, vivant comme de véritables bêtes fauves, sont une effroyable condamnation du régime que quelques illuminés et de plus nombreux profiteurs voudraient instaurer chez nous.

Aux Etats-Unis, on a essayé de résoudre le problème social par l’octroi des hauts salaires en échange d’un rendement fortement amélioré, grâce, à la taylorisation du travail et à la standardisation des fabrications. L’ouvrier qui accepte de produire son maximum reçoit une paye suffisamment élevée pour qu’il puisse se procurer non seulement le nécessaire mais un large superflu. Il lui est donc possible en principe d’économiser. Mais il faut bien remarquer que le système repose, dans un certain sens, sur une contradiction. Les hauts salaires n’ont pas été accordés aux travailleurs par pure philanthropie; on a exigé et obtenu d’eux un rendement inconnu dans la vieille Europe mais, en outre, on a cherché à en faire de nouveaux consommateurs afin que les usines puissent, grâce à l’augmentation de clientèle ainsi obtenue, travailler en grande série et par conséquent avec des prix de revient meilleurs. Tous les moyens : publicité, vente à crédit… ont donc été mis en oeuvre pour éloigner l’ouvrier de la thésaurisation et le pousser au contraire à dépenser, non seulement au fur et à mesure de son gain, mais encore en spéculant d’avance sur ce gain. Il en résulte que, très souvent, le travailleur qui tombe malade ou s’estropie par accident se trouve fortement endetté par des achats à crédit et n’a pour ainsi dire rien mis de côté. Or la dure loi américaine n’estime les hommes que d’après leur seule valeur productive; si celle-ci vient à diminuer momentanément ou définitivement, les services antérieurement rendus ne comptent guère et la misère reprend tous ses droits. On ne peut donc pas dire que le système des hauts salaires soit tout à fait satisfaisant mais aux Etats-Unis, un marché intérieur immense éliminant les crises de surproduction, une situation financière unique permettant d’accorder à l’industrie les crédits les plus larges, enfin et surtout l’excellent esprit inculqué aux ouvriers américains par l’abolition de la lutte des classes et la mise en honneur des idées de collaboration ont permis au système des hauts salaires de donner des résultats qui n’auraient peut-être pas été obtenus ailleurs mais qu’il serait injuste de méconnaître.

En Allemagne et en Angleterre, dans d’autres nations encore, les assurances sociales ont été mises sur pied. Elles consistent à faire assister une partie de la nation, arbitrairement délimitée, par une autre partie. Car si les ressources nécessaires doivent, d’après toutes les législations en vigueur, être obtenues au moyen de prélèvements effectués d’une part sur les bénéfices patronaux et d’autre part sur les salaires, il est bien évident que de telles dispositions sont un simple trompe-l’œil. On ne peut avoir raisonnablement la prétention de faire économiser de force 5 % de son salaire — comme le prévoit la loi récemment votée par le Parlement français — à un manœuvre qui gagne tout juste de quoi vivre. Lorsque la loi sera mise en application, les salariés réclameront et obtiendront des augmentations compensant largement les prélèvements légaux. Cela ne fera certainement pas baisser le prix de la vie!

Les assurances sociales constituent donc une loi, non de prévoyance, mais d’assistance.

Organisées comme elles doivent l’être en France à partir de 1930, avec une réglementation stupidement uniforme pour toutes les professions, elles présenteront en outre le très grave inconvénient de faire gérer par l’Etat toutes les économies des travailleurs. Quelle tentation pour un ministre des Finances aux abois! Sans compter les frais immenses entraînés par une gestion expérimentalement aussi onéreuse et les milliers de fonctionnaires supplémentaires qu’il faudra nommer.

Non, même pour ceux qui n’en sont pas exclus parce qu’ils gagnent plus de quinze mille francs par an, la loi des assurances sociales ne représente qu’une sécurité très précaire. Nous croyons qu’elle mènera encore une fois le peuple français à la plus amère des déceptions.

Le patrimoine corporatif dont nous réclamons l’institution permettra de réaliser de la manière la plus simple et la moins risquée, la participation des travailleurs aux bénéfices de l’entreprise qui les emploie. Celle-ci a forcément pour corollaire la participation aux pertes qui, même sous la forme atténuée d’un manque à gagner, ne sera pas facilement admise en France par les salariés. Avec le patrimoine corporatif le risque de perles sera beaucoup moindre puisqu’il portera, non plus sur une seule, mais sur toutes les entreprises du métier. Propriété collective de tous les travailleurs, quel que soit leur rang dans la hiérarchie sociale, il permettra de les assurer eux et leurs familles sans aucune  exclusion, contre les risques de l’existence.

Mais ces assurances sociales seront réalisées progressivement, en tenant compte des particularités de chaque métier, avec un taux variable suivant l’état de prospérité du métier, ce qui constituera évidemment un frein compensé d’ailleurs par l’esprit d’émulation sociale qui régnera très vite entre les diverses corporations. Car elles trouveront, aux dépenses engagées pour avantager leurs membres, la précieuse contrepartie d’un recrutement plus facile de la main-d’oeuvre.

Enfin le patrimoine corporatif permettra de décharger l’Etat des besognes d’éducateur et d’hospitalier usurpées par lui et qu’il remplit au mécontentement général.

Ainsi donc, participation aux bénéfices réalisée avec le maximum de sécurité, assurances sociale» établies de la manière la moins onéreuse et la plus efficace, décongestion des services de l’Etat, voilà les avantages qu’on peut raisonnablement attendre de la mise en pratique de notre programme.

De même que l’Action française travaille à assurer la sécurité de la patrie par le moyen de la monarchie traditionnelle et héréditaire, seule force capable de faire respecter la France, de même l’Union des Corporations françaises cherche à procurer à nos compatriotes la sécurité du travail par le moyen de la réorganisation corporative du pays. Aux pernicieuses doctrines démocratique, socialiste ou communiste, qui ne peuvent mener leurs dupes qu’aux pires désillusions, opposons hardiment notre doctrine vivante et féconde. Que se reconstituent, adaptées aux conditions de la vie moderne, les corporations de métier, et nous ne verrons plus ce spectacle navrant de l’ouvrier isolé dans la lutte pour, la vie, victime trop fréquente d’institutions profondément inhumaines et antisociales.

Pierre Chaboche, Ingénieur Centralien, Président des Organisations Corporatives d’Action Française

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