Quand les figures historiques sont prises en otages…

De GaulleIntéressant article à lire sur Atlantico :

« Si Jaurès était vivant, il serait écologiste », a déclaré Pascal Durand, le successeur de Cécile Duflot, à Libération. Manuel Valls, lui, se réclame de Clemenceau. Des invocations souvent illégitimes, tant l’esprit des hommes politiques de notre histoire était guidé par le pragmatisme, plus que par calcul politique.

Atlantico : Pascal Durand, successeur de Cécile Duflot à la tête d’Europe Ecologie-les Verts, a déclaré dans une interview à Libération que « si Jaurès était vivant, il serait écologiste». Il est loin d’être le premier homme politique à brandir des figures historiques comme celle de Jaurès. Quel est l’intérêt pour ces politiques d’invoquer les grands noms de l’histoire ?

Christophe De Voogd : Il y a, d’une part, les héritages idéologiques des grands partis politiques – et avec la victoire de la gauche l’actualité est à Jaurès – mais il faut voir également l’utilisation de ces figures historiques comme des figures de rhétorique, justement. Ce sont des ressources politiques de légitimation. Ces grandes figures fonctionnent comme autant d’arguments d’autorité. Ces « grands ancêtres » garantissent une certaine éthique, apportent une caution idéologique.

Ces figures peuvent soit appartenir à votre propre héritage, soit, ce qui est encore plus astucieux, à l’héritage d’un autre camp idéologique, un procédé que l’on appelle en communication la « triangulation ». En marketing politique, il est courant d’utiliser une figure qui appartient à un autre camp, comme Nicolas Sarkozy avec Jaurès ou comme les socialistes qui ont invoqué De Gaulle pour contrecarrer Sarkozy. Lorsque qu’il a annoncé la réintégration de la France dans le commandement intégré de l’OTAN, la gauche a ainsi utilisé la figure de De Gaulle, disant que le général n’en aurait jamais fait autant.

 L’argument est fort car il permet de « casser » le camp adverse en le plaçant en contradiction avec lui-même, en captant ses propres ressources traditionnelles.

De plus, pour un parti récent comme Europe Ecologie – Les Verts, qui manque de racines historiques, c’est un moyen de capter une figure comme Jaurès pour se donner une profondeur historique. Les déclarations de Pascal Durand traduisent donc le souci d’ancrer un jeune parti dans l’héritage historique français.

Quelles sont ces grandes figures historiques ? En l’occurrence, pourquoi Jaurès ?

Ces figures sont incontestées, on les tient comme faisant partie de l’héritage national. En cela, Jaurès est parfait : c’est la synthèse de l’humanisme, du socialisme et de la République, ainsi qu’une grande figure pacifiste, dont le destin tragique fait une référence incontestable.

De même pour De Gaulle : résistant, il représente l’indépendance nationale, le père des institutions de la Ve République etc. Une grande ressource politique.

D’autres figures sont moins consensuelles, comme François Mitterrand, très revendiqué comme figure à gauche… tout en portant un héritage plutôt problématique – rappelez-vous du « droit d’inventaire » invoqué par le candidat Lionel Jospin en 1995. Aussi, l’utilisation de Mitterrand est plus délicate, et ne se fait que sur certains thèmes. Il est difficile de reprendre, par exemple, sa période vichyssoise ou la fin du deuxième septennat, qui a été particulièrement obscure.

La référence historique est-elle de poids pour convaincre les électeurs ?

L’argument d’autorité a toujours été une ressource politique très importante, et ce depuis la Rome antique. Les empereurs romains se réclamaient d’Auguste, le fondateur de l’empire. Sans s’aventurer sur le terrain de la psychanalyse, celui-ci portait l’image du père, de la stabilité, de la continuité et ce que les Romains appelaient l’ « auctoritas », soit le fait d’aller chercher une source qui, en étant à son origine, réelle ou mythique, légitime le pouvoir en place.

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