19 Janvier 2001 : Décès de Gustave Thibon

Gustave Thibon
Gustave Thibon

A l’occasion de l’anniversaire du décès du regretté Gustave Thibon, nous republions aujourd’hui sa biographie :

« Penseur chrétien, monarchiste et catholique réactionnaire mais aussi ami et éditeur de la philosophe Simone Weil »,  Gustave Thibon était l’un de ces hommes de bien dans lesquels le génie de notre peuple aime à s’incarner.

Attaché à sa terre et au monde paysan, autodidacte de formation, Thibon a trouvé la foi à 23 ans. Il a rencontré peu après Jacques Maritain qui l’initie à la pensée de Saint-Thomas d’Aquin et l’incite à écrire.

Influencé par Pascal et Péguy, mais aussi par Nietzsche et Maurras, Thibon refusait le qualificatif de philosophe : « Si on entend par philosophie une science ou un système qui prétendrait dire la vérité sur tout l’univers alors je ne suis certainement pas philosophe », affirmait-il en 1985, se déclarant « rebelle aux systèmes et aux écoles de pensée ».

Dénonçant le manque d’exigence spirituelle dans la société contemporaine, il écrivait pour libérer les hommes, « englués dans les réalités d’ici bas », du matérialisme moderne.

Au soir de sa vie, il avait obtenu le grand prix de Philosophie de l’Académie française.

Son ouvrage majeur s’intitule Retour au Réel.

Biographie en résumé
Philosophe français, récipiendaire du Grand prix de philosophie de L’Académie française en 2000. Il publiera ses principales oeuvres à partir de 1960: Notre regard qui manque à la lumière, L’ignorance étoilée, Le voile et le masque, L’illusion féconde. Pendant la guerre en 1941 il avait recueilli dans sa ferme Simone Weil. Il fut l’éditeur de  » La pesanteur et la grâce  » de cette jeune philosophe.

Sa rencontre avec Simone Weil aura été l’événement le plus marquant de sa vie. Il la fit connaître au monde en publiant La pesanteur et la grâce.

Vie et oeuvre

Thibon ou la mémoire de l’Occident
Gustave Thibon avait déjà reçu en 1964 le Grand prix de littérature de L’Académie française. En l’an 2000, la même Académie lui décernait son Grand prix de philosophie. Si elle a souvent su prendre ses distances par rapport aux modes et aux goûts du jour, la vénérable institution n’a pas toujours été prophétique dans ses choix. Elle l’aura été à la fin du second millénaire. Elle a reconnu l’homme qui, en France, et osons le dire en Occident, aura le mieux récapitulé ces deux millénaires de christianisme marqués à l’origine par les idées grecques et romaines et à la fin, par l’esprit réducteur de la science moderne.

Une récapitulation est un sommaire. Le mot synthèse conviendrait peut-être mieux, mais il n’y a chez Thibon aucune volonté manifeste d’opérer une synthèse. Il est ce qu’il est et en tant que tel, par son être et par son oeuvre, il résume admirablement les deux millénaires. Paysan à la fois modeste et noble, comme on pouvait encore l’être en Provence au début du XXe siècle, son père cultivait la terre, la poésie et le latin… comme Virgile. On a beaucoup insisté sur le fait que Thibon a été un autodidacte. Il aurait peut-être mieux valu mettre l’accent sur le fait qu’il a, dès son plus jeune âge, reçu ses nourritures intellectuelles de celui-là même qui lui apportait les nourritures matérielles. D’où chez lui un naturel dans la pensée et dans le style qui ferait croire que Platon pensait à lui quand il disait l’importance du naturel philosophe. « À sept ans, dira-t-il un jour, je récitais force poèmes de Leconte de Lisle, Hérédia et bien sûr, Mistral et Aubanel, en provençal. » Au même moment, son père écrivait des vers comme ceux-ci:

Je n’ai plus de regard pour contempler le monde
Tant j’ai cherché mon âme au-delà de mes yeux.

Une jeunesse aventurière, qui l’aura conduit de la misère de Londres à celle de l’Italie, lui aura aussi permis d’apprendre la langue de Shakespeare et celle de Dante, avant de rencontrer, pendant son service militaire en Afrique du Nord, des lecteurs de Nietzsche adeptes de la vie dangereuse. C’est à l’étude des mathématiques, de l’allemand, du latin et du grec ancien qu’il s’adonnera surtout quand, à vingt-trois ans, il reviendra au mas familial pour satisfaire un appétit de connaissance qui prenait désormais le pas sur le goût de l’aventure. Plus tard, il fera la découverte de la langue et de la culture espagnole, de Lorca et de saint Jean de la Croix.

À vingt-cinq ans, l’Européen Thibon était formé. Il n’était pas encore chrétien. Son père l’avait élevé plus près du Dieu de Hugo que de celui de l’église de Saint-Marcel d’Ardèche. C’est en Hegel qu’il trouva son premier guide dans cette recherche de l’absolu qui ne lui laissera pas plus de répit qu’à Mozart sa musique. S’il eut des affinités avec toutes les grandes cultures de l’Europe, il témoigna de tous ses âges par les strates de sa personne. Avec Sénèque et Marc-Aurèle il poursuivait un dialogue intérieur comme avec des voisins. »Vous êtes Français comme on ne l’est plus depuis trois siècles » lui avait dit Simone Weil, soulignant par là l’universalité de sa culture.

Pendant les années d’apprentissage, l’événement qui l’aura le plus marqué, dans sa vie personnelle comme dans sa vision du monde, c’est la guerre de 1914-1918. « Comment pardonner cela à l’humanité? Ce fut la guerre civile dans toute son horreur, la mise à mort d’un monde pour des raisons dont aucune ne tenait debout. Toute cette jeunesse sacrifiée!  » 1 Cette tuerie insensée l’aura confirmé dans son rejet du patriotisme idéologique, revanchard, fanatique, fruit à ses yeux de 1789 et du jacobinisme. Son scepticisme à l’égard de la démocratie a là aussi ses racines. Les cimetières des villages de France lui ont enseigné l’horreur de cette démagogie qui devient la règle dans les démocraties dès qu’elles descendent des hauteurs où les premiers démocrates grecs les avaient placées. Socrate avait tiré les mêmes leçons des guerres injustifiées de sa cité.

Le penseur solitaire de Saint-Marcel devait bientôt être remarqué par Jacques Maritain, qui fut à l’origine de sa conversion au catholicisme, et plus tard par Gabriel Marcel qui le persuada de publier Diagnostics et en écrivit la préface. Après leur grand choix, bien des convertis font preuve d’un zèle excessif, d’une orthodoxie rigide et d’une soumission peu compatible avec la liberté dont un penseur ne doit jamais se départir. Thibon demeura toujours libre, mais en évitant de défier l’Église ; si bien qu’on peut dire de lui qu’il fut orthodoxe sans l’être, comme plusieurs de ceux qui, au cours de l’histoire, ont eu une influence positive sur l’Église. À propos de cette dernière, il dira: « Je ne m’en sépare pas, je m’en éloigne. Pour mieux la voir. J’emprunte, pour la contempler, le regard de l’étranger et de l’ennemi. Incapable d’habiter en son centre comme les saints et las de ramper à sa surface comme les dévots, je prends du recul. Et plus je m’éloigne, plus je sens, au fond de moi-même, l’irrésistible pureté de son attraction. De près, je voyais ses taches: de loin, je ne vois que ses rayons. » 2

En raison de la même liberté, il demeurera enraciné dans son village d’origine, mais pour être plus universel. Il admirera les traditions locales, mais en se tenant très loin de tous les fanatismes préposés à leur défense. « Enracinement. – Les plantes sont rivées à un coin du sol. Problème : comment sauver l’enracinement sans verser dans l’étroitesse et le fanatisme? L’arbre reçoit sa sève du coin de terre où il prend racine. Imiter jusqu’au bout l’arbre qui se nourrit à la fois d’humus et de lumière. Synthèse du particulier dans ce qu’il a de plus borné et de l’universel ignorant les limites du temps et du lieu… » 3

Suite de la Biographie

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