Comment on tue nos villages

Comment on tue nos villagesDepuis un demi-siècle au moins, géographes, historiens et sociologues décrivent le déclin de la civilisation rurale et la fin des villages. Cette mort annoncée est-elle inéluctable ? Pas si sûr. 

Chantre de l’enracinement, défenseur de l’identité régionale et nationale, Maurice Barrès ne serait-il pas, curieusement, en harmonie avec les inquiétudes et les aspirations de ce début de siècle ? Au moment où s’estompe la mémoire nationale, où se délitent les liens sociaux, où s’érodent les traditions ancestrales, sa réhabilitation des terroirs, de la collectivité et de la tradition, bref, son inactualité même, font de l’auteur de la Colline inspirée un stimulant interlocuteur. Produit typique des « petites villes françaises », selon le mot, qui se voulait infamant, de Lucien Herr, Barrès n’a jamais renié sa dette envers son bourg natal de Charmes, en Lorraine, et c’est à Mirabeau, en Provence, qu’il trouva, plus tard, sa meilleure source d’inspiration. Commencer par l’auteur des Déracinés ce dossier sur la fin des villages, mais aussi leur renaissance possible, n’a donc rien d’un paradoxe. D’autant plus que c’est à l’auteur de la Grande Pitié des églises de France que nous empruntons le titre de ce dossier.

À l’automne dernier, le sociologue Jean-Pierre Le Goff publiait, chez Gallimard, un essai remarqué, la Fin du village, une histoire française (voirValeurs actuelles du 18 octobre 2012), dans lequel il décrit, sur un demi-siècle, la désagrégation de la sociabilité traditionnelle dans un village provençal, Cadenet, sous les effets dissolvants de la modernité. Cadenet ne se situe pourtant pas dans la Creuse ou la Lozère, dans ce que l’on nomme le “ventre mou” de la France ou la “diagonale du vide”, ce no man’s land rural qui, peu à peu, perd à la fois ses hommes et ses ressources vitales.

C’est un bourg peuplé et encore actif au coeur d’une région riche. Et pourtant, observe le sociologue, Cadenet, en cinquante ans, a perdu son identité rurale et provinciale. Le village s’est rempli d’une population nouvelle, les “rurbains”, espèce génétiquement modifiée, pas vraiment urbaine et très peu rurale, qui transporte la ville à la campagne, préfère passer son temps sur la Toile que s’accouder au comptoir du café, ne supporte pas le tintement des cloches et s’offusque du bêlement des moutons ou de l’odeur des vaches.

Miroir du “malaise français”, Cadenet reflète la dégénérescence de la civilisation rurale française, si bien et lyriquement décrite par l’historien Gaston Roupnel dans son Histoire de la campagne française, paru en 1932, un an après le livre de Marc Bloch sur les Caractères originaux de l’histoire rurale française. De la préhistoire aux années trente, Gaston Roupnel analysait, avec la rigueur de l’historien rehaussée par un vrai talent d’écrivain, le patient façonnage d’un modèle de relation équilibrée entre l’homme, la terre et le monde animal, dont le village constituait le foyer de rayonnement.

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