5 Septembre 1914 : Charles Péguy, le chercheur de Dieu, s’éteint…

Charles PéguyComplexe et atypique, Charles Péguy marqua d’une empreinte toute particulière la littérature du début du XX°Siècle. Tour à tour chantre socialiste, poète chrétien et ardent patriote, son cheminement intellectuel peut paraître chaotique et paradoxal pour nos contemporains, bercés par l’actuel manichéisme politique. Pourtant, le Tout chez Péguy reste cohérent et laisse aisément transparaître, au fil des vers et de la prose, l’indéfectible attachement patriotique de l’écrivain.

Né le 7 Janvier 1873 dans une famille d’artisans, Charles Péguy perdit son père quelques mois plus tard. Elevé par sa mère et sa grand-mère, bon écolier, ces années de jeunesse posèrent indiciblement les premières bases, l’indispensable socle de sa philosophie : la valeur du travail et l’épanouissement humain qui en résulte. Remarqué par M Naudy, directeur de l’école, il accéda au Lycée, obtint son Baccalauréat et fut reçu à l’Ecole Normale Supérieure en 1894.

Cette époque fut charnière dans la vie du jeune Péguy. En effet, elle lui permit de bâtir l’intégralité de son édifice intellectuel, le faisant côtoyer ceux qui allaient en devenir les maîtres : Bergson, Romain Rolland, et surtout Jean Jaurès, par le relais du bibliothécaire, Lucien Herr.

De fait, le charismatique Jaurès, majestueux dans son discours d’Avril 1894 contre les lois scélérates, converti immédiatement le jeune intellectuel. L’adhésion au socialisme de Péguy, en 1895, a d’ailleurs souvent été mal comprise par ceux qui voulurent récupérer l’image du patriote, notamment par anachronisme. Le socialisme de l’époque n’a pas encore les tentations marxistes, les appétences collectivistes ou même les accointances maçonniques. Utopiques ou libertaires, les sensibilités des socialistes de cette époque se réunissaient autour d’une base commune, dans laquelle le jeune Péguy se reconnaissait, cette « soif d’égalité sociale » dont parlait Alexis de Tocqueville.

« Pour Péguy, le socialisme doit libérer les individus du joug économique qui les empêche d’être eux-mêmes ; il ne doit en aucun cas les aliéner à un système de pensée, une idéologie. C’est pourquoi le maître-mot de la pensée politique de Péguy, qu’il oppose à l’unité, est l’harmonie, c’est-à-dire la coexistence dans la diversité »[1]

Ardent socialiste, philosémite et fidèle de Jaurès, Péguy s’engagea logiquement pour la défense de Dreyfus et adhéra au Parti Socialiste. Son engagement y était, comme à son habitude, entier et total : il fut à l’origine, avec plusieurs amis, d’une maison d’édition socialiste, la Société Nouvelle de Librairie et d’Edition. Mais dès la fin de l’année 1899, le rapprochement de Jean Jaurès et de Jules Guesde, l’union du socialisme historique et des nouvelles idées marxistes[2], signait la fin de l’ère socialiste de Charles Péguy.

Refusant le totalitarisme marxiste, s’insurgeant contre les thèses liberticides et dangereuses désormais adoptées par le Parti Socialiste, le Péguy militant ne pouvait rester observateur et passif. Ainsi, en Janvier 1900, il lança ses fameux Cahiers de la Quinzaine, revue bimestrielle qui paraîtra jusqu’à son décès en 1914. Critique de la dérive liberticide du socialisme de l’époque, dénonciation de l’endoctrinement marxiste et communiste, Péguy ne se lassait pas d’interpeller les consciences de son époque sur l’absurdité profonde de ces thèses.

Avec le recul, le lecteur d’aujourd’hui peut être frappé de la pertinence des propos de Charles Péguy sur les dangers du socialisme d’Etat. Malheureusement, le XX°Siècle naissant ne pouvait encore entendre ces alarmes, bercé d’illusions et de rêveries politiques…

La réforme scolaire de 1902 et, plus généralement, l’avènement de l’ère anticléricale sous le gouvernement combiste, poussèrent le Péguy réactionnaire, c’est-à-dire anti-moderne, à sortir de son silence. Pour Péguy, la France éternelle a été pétrie par la Foi chrétienne, bâtie sur des racines autant judéo-chrétiennes que gréco-romaine.[3] Mais dans cette folie anticléricale, c’était surtout l’utilisation de moyens gouvernementaux à l’encontre des consciences individuelles qui révoltait viscéralement l’écrivain. Profondément attachée à la préservation des libertés populaires, Charles Péguy ne pouvait supporter le totalitarisme intellectuel et religieux qui commençait à s’abattre sur la France.

Dans le même temps, le péril allemand guettait, et Péguy le savait. En 1905, les avancées teutonnes sur les terres marocaines, et le danger du sursaut impérialiste, poussèrent les français à choisir entre la voix pacifiste, portée par les socialistes et Jean Jaurès à leur tête, et la voix nationaliste qui se révélait prête à défendre la Patrie. Dans ce contexte, Péguy avait déjà choisi. Son ouvrage, Notre Patrie (1905), l’exprimait d’ailleurs fort bien, tout comme son ouvrage L’Argent suite (1913) :

« En temps de guerre celui qui ne se rend pas est mon homme, quel qu’il soit, d’où qu’il vienne, et quel que soit son parti. Il ne se rend point. C’est tout ce qu’on lui demande. Et celui qui se rend est mon ennemi, quel qu’il soit, d’où qu’il vienne, et quel que soit son parti. Et je le hais d’autant plus, et je le méprise d’autant plus que par les jeux des partis politiques il prétendrait s’apparenter à moi. »

Le patriote réactionnaire se fit poète à partir de 1909, et mystique dès 1910. Il publia le 16 Janvier 1910 Le Mystère de la Charité de Sainte Jeanne d’Arc, La Tapisserie de Notre Dame en 1913, ou encore Eve, la même année. En 1912, face à la maladie d’un de ses enfants, Charles Péguy entreprit de faire la route à Chartres en partant de Paris, pèlerinage qui a aujourd’hui encore cours dans les milieux traditionnalistes catholiques. Lieutenant de réserve, mobilisé dès les premières heures de la Première Guerre Mondiale, il fut tué d’une balle dans le front le 5 Septembre 1914, la veille de la Bataille de la Marne.


[1] Claire Daudin, Biographie de Charles Péguy disponible sur http://charlespeguy.fr

[2] En 1880, Jules Guesde et Paul Lafargue fondait Le Parti Ouvrier, le premier parti marxiste français.

[3] Cette vision de la Nation sera plus tard défendue par de grands auteurs, comme Bernanos, ou même certains politiciens, comme le Général de Gaulle.

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